French poem
Visite au cimetière juif
by Andrée Vernay (1914–1942)
Conjointe à la magie de la lune la blancheur solennelle des pierres. Le champs clos, et sa porte lourde qui s'ouvre comme pour un cortège nuptial.
La terre livide autant que les pierres. Le désordre des tombes, leur brutalité, l'audace insupportable de la mort.
Il serait trop simple de noter le silence. Comme s'il s'agissait de silence ici... comme si sa prudence pouvait lui permettre de pénétrer jusqu'à ce drame et de le vaincre.
Je traîne mes pas entre les tombes, non pas eux seulement mais l'âme que j'ai devant le dénouement, ... mon âme de la fin... et toutes les âmes de tous les hommes.
Un jour viendra...
Assez chanté la mort... vieux refrain...
Mais on ne chante pas la mort, et il ne peut pas y avoir de vieux refrain.
Ce n'est pas une notion rebattue qui m'étrangle ce soir, ce n'est rien d'ancien que je retrouve, mais de l'avenir qui s'entrouvre, le chemin qui s'effondre, l'épouvante qui monte, la vérité contenue qui déchire sa gaine de tous les jours, bafoue tous les prologues, et ricane de toutes les scènes du milieu.
Est-ce qu'on peut hausser les épaules ? Ce n'est pas une histoire répétée.
L'histoire n'est pas encore commencée, mais elle est là, entière, violente, sans pudeur. Les pierres sont lourdes, ridiculement... Pourquoi tant de poids sur des morts ?...
Blasphème à la mort, laissez-lui la gratuité de la terre, la souplesse de la terre qui sait délier ses grains les uns des autres.
Mais pourquoi ces grands fûts blafards des pierres ? La nuit blanche, le cimetière hérissé des tombes blanches. Une sérénité illusoire, toutes les apparences de la paix.
Le véritable abîme, l'authentique vérité, une préface saisissante pour un livre à la vie.
Je sais que nous sommes entre tes griffes ô mort, je connais ton art du cinquième acte, je sais par quoi tu délies ce que nous avons lié, et à quoi tu destine notre immortalité.
Je te connais ô mort, j'ai senti le scellement de ta lèvre unique, la terreur de ton immobilité, les transes de ton hiver.
Je ne peux plus ne pas revoir ta suprême réussite, ce doux cimetière des Juifs, ce champ des promenades, ce pèlerinage pour romantiques.
J'ai connu l'essentielle différence, l'essentiel abandon, l'essentielle solitude.
Rien n'est consommé tant que tu ne l'as pas consommé toi-même... toi seule sait consacrer, véridiquement...
Toi seule es l'intimité, la compréhension, l'attente.
Toi seule es la haine, l'irrespect, le mépris, Toi seule n'as pas pitié, ô mort stupide qui n'as que la force pour toi et ta connaissance militaire de la discipline.
Il y a en moi, maintenant, une nuit de translation, le souvenir d'une sensation charnelle de la mort, une façon d'être en dissidence dans la vie, un atavisme de néant réveillé en sursaut, une poignée de mains de reconnaissance.
Les lueurs montantes de la ville, la lumière descendante de la lune, le mirage des cyprès, la contraction tragique de la terre... Et nos pas sourds, nos pas mécaniques d'hallucinés...
Il y avait la large porte qui nous laisserait partir...