Versos French Anna de Noailles Dans L'Azur Antique

French poem

Dans L'Azur Antique

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Espérances des humains, légères déesses... DIOTIME D'ATHÈNES.

Sous un ciel haletant, qui grésille et qui dort, Où chaque fragment d'air fascine comme un disque, Rome, lourde d'été, avec ses obélisques Dressés dans les agrès luisants du soleil d'or, Tremblait comme un vaisseau qui va quitter le port Pour voguer, pavoisé de ses mâts à ses cryptes, Vers l'amour fabuleux de la reine d'Egypte.

Les buis des vieux jardins, comme un terne miroir Tendaient au pur éther leur cristal vert et noir. Un cyprès balançait mollement sous la brise Sa cime délicate, entr'ouverte au vent lent, Et un jet d'eau montait dans l'azur jubilant Comme un cyprès neigeux qu'un vent léger divise...

J'errais dans les villas, où l'air est imprégné Du solennel silence où rêve Polymnie: Je voyais refleurir les temps que remanie La vie ingénieuse, incessante, infinie; Et, comme un messager antique et printanier, De frais ruisseaux couraient sous les mandariniers.

Dans un jardin romain, un vieux masque de pierre M'attirait: à travers ses lèvres, ses paupières On voyait fuir, jaillir l'azur torrentiel; Et ce masque semblait, avec la voix du ciel, Héler l'amour, l'espoir, les avenirs farouches. Une même clameur s'élançait de ma bouche, Et, pleine de détresse et de félicité, Je m'en allais, les bras jetés vers la beauté!...

--J'ai vu les lieux sacrés et sanglants de l'Histoire, Les Forums écroulés sous le poids clair des cieux, La nostalgique paix des Arches des Victoires Où l'azur fait rouler son char silencieux.

J'ai vu ces grands jardins où le palmier qui rêve, Elancé dans l'éther et tordu de plaisir, Semble un ardent serpent qui veut tendre vers Ève Le fruit délicieux du douloureux désir.

Les soirs de Sybaris et la mer africaine Prolongeaient devant moi les baumes de mon coeur; L'Arabie en chantant me jetait ses fontaines, Les âmes me suivaient à ma suave odeur.

Comme l'âpre Sicile, épique et sulfureuse, Je contenais les Grecs, les Latins et les Francs, Et ce triangle auguste, en ma pensée heureuse, Brillait comme un fronton de marbre et de safran!

Un jour l'été flambait, le temple de Ségeste Portait la gloire d'être éternel sans effort, Et l'on voyait monter, comme un arpège agreste, Le coteau jaune et vert dans sa cithare d'or!

Le blanc soleil giclait au creux d'un torrent vide; Des chevaux libres, fiers, près des hampes de fleurs S'ébrouaient; les parfums épais, gluants, torrides Mettaient dans l'air comblé des obstacles d'odeurs.

Des lézards bleus couraient sur les piliers antiques Avec un soin si gai, si chaud, si diligent, Que l'imposant destin des pierres léthargiques Semblait ressuscité par des veines d'argent!

Des insectes brûlants voilaient mes deux mains nues: Je contemplais le sort, la paix, l'azur si long, Et parfois je croyais voir surgir dans la nue La lance de Minerve et le front d'Apollon.

Devant cette splendeur sereine, ample, équitable, Où rien n'est déchirant, impétueux ou vil, Je songeais lentement au bonheur misérable De retrouver tes yeux où finit mon exil...

* * * * *

Je jette sous tes pieds les noirs pipeaux d'Euterpe, Dont j'ai fait retentir l'azur universel Quand mes beaux cieux luisaient comme des coups de serpe, Quand mon blanc Orient brillait comme du sel!

Je quitte les regrets, la volonté, le doute, Et cette immensité que mon coeur emplissait, Je n'entends que les voix que ton oreille écoute, Je ne réciterai que les chants que tu sais!

Je puiserai l'été dans ta main faible et chaude, Mes yeux seront sur toi si vifs et si pressants Que tu croiras sentir, dans ton ombre où je rôde, Des frelons enivrés qui goûtent à ton sang!

Car, quels que soient l'instant, le jour, le paysage, Pourquoi, doux être humain, rien ne me manque-t-il Quand je tiens dans mes doigts ton lumineux visage Comme un tissu divin dont je compte les fils?...

PALERME S'ENDORMAIT...

Palerme s'endormait; la mer Tyrrhénienne Répandait une odeur d'âcre et marin bétail: Odeur d'algues, d'oursins, de sel et de corail, Arome de la vague où meurent les sirènes; Et cette odeur, nageant dans les tièdes embruns, Avait tant de hardie et vaste violence, Qu'elle semblait une âpre et pénétrante offense A la terre endormie et presque sans parfums...

Le geste de bénir semblait tomber des palmes; Des barques s'éloignaient pour la pêche du thon; Je contemplais, le front baigné de vapeurs calmes, La figure des cieux que regardait Platon. On entendait, au bord des obscures terrasses, Se soulever des voix que la chaleur harasse: Tous les mots murmurés semblaient confidentiels; C'était un long soupir envahissant l'espace; Et le vent, haletant comme un oiseau qu'on chasse, En gerbes de fraîcheur s'enfuyait vers le ciel...

--Creusant l'ombre, écrasant la route caillouteuse, L'indolente voiture où nous étions assis S'enfonçait dans la nuit opaque et sinueuse, Sous le ciel nonchalant, immuable et précis; C'était l'heure où l'air frais subtilement pénètre La pierre au grain serré des calmes monuments; Je n'étais pas heureuse en ces divins moments Que l'ombre enveloppait, mais j'espérais de l'être, Car toujours le bonheur n'est qu'un pressentiment: On le goûte avant lui, sans jamais le connaître... Dans un profond jardin qui longeait le chemin, Des chats, l'esprit troublé par la saison suave, Jetaient leurs cris brûlants de vainqueurs et d'esclaves. Sur les ployants massifs d'oeillets et de jasmins, On entendait gémir leur ardente querelle Comme un mordant combat de colombes cruelles... --Puis revint le silence, indolent et puissant; La voiture avançait dans l'ombre perméable. Je songeais au passé; les vagues sur le sable Avec un calme effort, toujours recommençant, Déposaient leur fardeau de rumeurs et d'aromes... Les astres, attachés à leur sublime dôme, De leur secret regard, fourmillant et pressant, Attiraient les soupirs des yeux qui se soulèvent... --Et l'espace des nuits devint retentissant Du cri silencieux qui montait de mes rêves!