French poem
L'Abime
Je vais partir, mon coeur se brise, puisque toi Tu ne peux plus choisir l'arrêt ou le voyage, Et que la sombre mort me cache ton visage Sous le bois et le plomb de ton infime toit.
Je viens, dans la cité pierreuse du silence, Rêver près de ta tombe, interroger encor La place aride et creuse où l'on a mis ton corps, Et connaître par toi ta triste indifférence.
Ainsi je vois les cieux, limpides, arrondis; Le feuillage léger des tombeaux est vivace; Lampe exaltante et gaie, à l'heure de midi Le soleil vient chauffer ton étroite terrasse.
Et tu dors à jamais! Le passé, l'avenir De leurs fortes parois te pressent et t'enclavent, Tu ne te défends plus, ô mon timide esclave, Et tu n'as pas été, puisque tu peux finir.
Tu vivais. Et, moi qui, dès ma pensive enfance, N'avais pas accepté les durs défis du sort, J'ai dû te voir entrer, craintif et sans défense, Dans le sombre accident quotidien de la mort;
Tu dors, mon emmuré, et mon regard qui plonge Jusqu'à ton front détruit, à jamais cher pour moi, Ne peut plus t'apporter cette part de mes songes Qui te plaisait ainsi qu'un mutuel exploit.
--Puisque je n'ai pas pu empêcher ces désastres, Nature! moi qui fus leur conseil et leur soeur, Puisque je ne peux pas réveiller la torpeur Des jeunes corps dormant dans l'étrange moiteur De vos froids souterrains aux ténébreux pilastres, Que du moins ma tristesse et son étonnement, Comme un reproche ardent, flotte éternellement Entre les tombeaux et les astres!
HELAS, IL PLEUT SUR TOI...
Hélas, il pleut sur toi par delà les faubourgs, Où ceux qui t'aimaient t'ont laissé, la mort venue, Dans le froid cimetière où languit tout amour... Et le fleuve effilé qui coule de la nue Abat sur toi son bruit tambourinant et sourd!
Il pleut; moi je suis là, sous un abri de toile, Dans mon jardin d'été, auprès de ma maison; Je ne t'aperçois plus au bout de l'horizon, O jeune mort dormant sous de funèbres voiles! --Le bruit que fait la pluie en touchant les gazons Semble, dans cette verte et sereine saison, Un frais fourmillement qui tombe des étoiles...
Et le dédain que j'ai pour la vie usuelle, Alors que ton esprit lumineux s'est enfui, M'emplit d'un si lucide et pathétique ennui, Que le monde mystique à mes sens se révèle, Avec un évident et ténébreux coup d'aile, Comme par ses parfums un jardin dans la nuit...
PUISQUE J'AI SU PAR TOI...
Puisque j'ai su par toi que vraiment on mourait, Visage étroit et froid, ô toi qui fus la vie, Je suivrai d'un regard sans peur et sans envie, Ce qui commence ainsi que ce qui disparaît.
C'est toi le premier front que j'ai vu sombre et pâle, Après avoir connu ton rire illuminé, Et tu m'as révélé l'inanité finale Qu'on rejoint et qu'on fuit depuis que l'on est né.
Quels que soient désormais tous les deuils qui m'accablent, Ces fantômes nouveaux n'enfonceront leurs pas Que dans tes pas légers imprimés sur le sable, Et leur cruel départ ne me surprendra pas.
Mais je meurs en songeant à ces futurs trépas, Tout mon être est lié à des souffles instables, C'est par vous, mes humains, que je suis périssable!
IL PARAIT QUE LA MORT...
Il paraît que la mort est naturelle et juste, Que l'esprit s'y soumet, que des êtres, heureux, Rient après avoir vu ces pâleurs auprès d'eux, Et qu'ils ont accepté la loi sombre et vétuste.
Mais moi, portant la vie infinie en mon corps, Je n'ai pas vraiment cru à cet inévitable, J'ignorais que l'on pût subir l'inacceptable, Je ne le saurais pas si vous n'étiez pas mort.
Ainsi ce soir est doux, l'ombre s'étend, respire, Les arbres humectés savourent qu'il ait plu; Un train siffle, on entend des persiennes qu'on tire, Tout l'air est bruissant, et tu ne l'entends plus!
Ai-je vraiment bien su, dès ma sensible enfance, Que tout est vie et mort, échange fraternel? Je me sens tout à coup atteinte d'une offense Dont je demande compte au destin éternel.
L'espace est bienveillant, les astres brillent, l'air Répand de frais parfums que les arbres échangent; Mais je n'accepte pas cet horrible mélange D'un soir épanoui et des morts recouverts. --O mes jeunes amis, qui faisiez mes jours clairs, Pourquoi sont-ce vos mains inertes qui dérangent L'ordre imposant de l'univers?
LES VIVANTS SE SONT TUS...
Les vivants se sont tus, mais les morts m'ont parlé, Leur silence infini m'enseigne le durable. Loin du coeur des humains, vaniteux et troublé, J'ai bâti ma maison pensive sur leur sable.
--Votre sommeil, ô morts déçus et sérieux, Me jette, les yeux clos, un long regard farouche; Le vent de la parole emplit encor ma bouche, L'univers fugitif s'insère dans mes yeux.
Morts austères, légers, vous ne sauriez prétendre A toujours occuper, par vos muets soupirs, La race des vivants, qui cherche à se défendre Contre le temps, qu'on voit déjà se rétrécir;
Mais mon coeur, chaque soir, vient contempler vos cendres. Je ressemble au passé et vous à l'avenir. On ne possède bien que ce qu'on peut attendre: Je suis morte déjà, puisque je dois mourir...