French poem
L'Espace Nocturne
«Zeus lui-même considérait la nuit avec une crainte respectueuse.»
Qui pourrait déchiffrer la nuit silencieuse? Les Nombres sont en elle éclatants et secrets, Comme un jour plus subtil, sa blanchâtre veilleuse Dispense la clarté jusqu'aux sombres forêts...
Sa douceur monotone et sa couleur unique Font une lueur vaste, absolue et sans bords. Comme un haut monument éternel et mystique, Elle semble arrêtée entre l'air et la mort.
--Que j'aime votre exacte, uniforme lumière, Sans saillie et sans heurts, sans flèche et sans élan, Où les noirs peupliers, recueillis, indolents, Semblent, dans l'éther blanc, de visibles prières!
--Nuit paisible, pareille aux rochers des torrents Vous laissez émaner des parfums froids et tristes, Et dans votre caveau, pâle et grave, persiste L'âme des premiers temps, et les esprits errants.
Est-ce un lointain rappel des heures primitives Où l'inquiet désir se défiait du jour, Qui fait que nous aimons votre lampe plaintive, Et qu'on se croit la nuit plus proche de l'amour?
--Vous êtes aujourd'hui songeuse et solennelle, Nuit tombale où se meut l'odeur d'un oranger; Je veux tracer mon nom sur votre blanche stèle, Et méditer en vous avec un coeur figé.
Mais, hélas! je ne peux diminuer ma plainte, Je suis votre jet d'eau murmurant, exalté, Mon coeur jaillit en vous, épars et sans contrainte, Vaste comme un parfum propagé par l'été!
Pourquoi donc, douce nuit aux humains étrangère, M'avez-vous attirée au seuil de vos secrets? Votre muette paix, massive et mensongère, N'entr'ouvre pas pour moi ses brumeuses forêts.
Qu'y a-t-il de commun, ô grande Sulamite Noire et belle, et toujours buveuse de l'amour, Entre votre splendeur étroite et sans limite, Et nous, que le temps presse et quitte chaque jour?
Pourquoi nous tentez-vous, dormeuse de l'espace, Par votre calme main apaisant notre sort? Jamais l'homme ne peut rester sur vos terrasses Bien longtemps, à l'abri du rêve et de l'effort, Puisque vivre c'est être alarmé, plein d'angoisse, Menacé dans l'esprit, menacé dans le corps, Luttant comme un soldat sans arme et sans cuirasse, Puisqu'on naviguera sans atteindre le port, Puisque après les transports il faut d'autres transports, Puisque jamais le coeur ne rompt ni ne se lasse, Et que, si l'on était paisible, on serait mort...
JE VIS, JE PENSE, ET L'OMBRE...
Je vis, je pense, et l'ombre insensible et divine Dans le vallon obscur m'entoure de splendeur; Le romanesque vent, en s'ébattant, incline Sur le noir oranger le sureau lourd d'odeur.
Et je suis le témoin vigilant, perspicace, De cette heure fougueuse où tout tressaille et boit; Et rien qu'en respirant, je retrouve la trace Des passants glorieux engloutis avant moi.
Et pourtant quel silence! Immobile présage, Les étoiles aux cieux maintiennent fixement Leur calme groupement, irrégulier et sage, Vestige ténébreux d'un vaste événement.
Rien, je ne saurai rien de l'énigme du monde! Je m'y suis insérée avec autant d'amour Que l'arbre dans le roc, que la rive dans l'onde, Que le dard du soleil dans la pulpe du jour.
Mais je ne saurai rien; j'interroge, et j'écoute Mon rêve qui répond à mon âme; et j'entends La foule des secrets, des désirs et du doute Agir en moi depuis la naissance du temps...
Parfois, dans un sursaut de connaissance épique, J'enveloppe l'espace et ses sombres lueurs, Depuis la lune morte au sein des cieux mystiques, Jusqu'aux chats d'Orient, sanglotant dans les fleurs.
Mais je ne saurai rien de ma tâche éphémère! --Insondable Univers que j'ai cru posséder, Je n'interromprai pas ma pensive prière Vers ton muet orgueil, qui ne peut pas céder.
--Beau soir, tout envolé de parfums et de brises, Remuante ténèbre, agile et fraîche ardeur, C'est en vain que ma voix vous suit et vous attise, Comme la flûte grecque accompagne un danseur!
--Je suis mortelle, et tout ce que je loue est stable! Mon être se dissout, mon passé est errant; Vous brûlerez sans moi, ô monde délectable! La lune luit; le vent se baigne dans le sable, Et j'écoute monter vers les cieux odorants, Mon esprit dilaté, clairvoyant, secourable, Qui, tout imprégné d'eux, leur est indifférent!
JE SAIS QUE RIEN N'EST PLUS...
Je sais que rien n'est plus pour moi, et cependant Je regarde parfois les choses de l'espace, Je vois l'ombre de l'if qui divise l'étang, Et l'azur s'entr'ouvrir pour un oiseau qui passe.
La cloche d'un couvent disperse dans les airs Son rêve débordant et son Credo candide: Douce cloche, oasis d'argent du bleu désert, C'est vous la palme et l'eau des soirs tendres et vides!...
Dans la rue, un enfant, un marchand, un tonneau Rendent le calme éther et le pavé sonores; Je rêve d'un jardin tropical, sur les flots Où gonflent mollement les pompeuses Comores.
Et je regarde luire, entre les toits serrés Où mes tristes regards lentement aboutissent, Ces cieux du soir qui sont si doux et si propices Aux âmes qui n'ont pas encor désespéré...