French poem
Nous N'Avions Plus Besoin De Parler
Nous n'avions plus besoin de parler, j'écoutais Le rêve sillonner votre pensif visage; Vous étiez mon départ, mes haltes, mes voyages, Et tout ce que l'esprit conçoit quand il se tait.
L'emmêlement des blés courbés, des ronciers même, N'était pas plus serré ni plus inextricable Que notre coeur uni, qui, comme le doux sable Joignant le grain au grain, ne semble que lui-même.
--Je me souviens surtout de ces soirs de Savoie Où nos regards, pareils à ces vases poreux, A ces alcarazas qu'un halo d'onde noie, Scintillaient de plaisir, et se livraient entre eux L'ineffable secret du rêve et de la joie.
Soirs d'Aix! Soirs d'Annecy, ô villes renommées, Qui mêlez aux senteurs des îles Borromées Je ne sais quel plus franc et plus candide espoir, Que j'aimais vos toits bleus, d'où montait la fumée, Les cloches des couvents, qui tissaient dans le soir De longs hamacs d'argent où l'âme inanimée S'abandonnait, tandis que flottait, chaud, précis, Le subjuguant parfum du café qu'on roussit.
Je revois les soirs d'Aix, l'auberge et ses tonnelles, La montagne si proche, accostant le ciel pur, Les frais pétunias entassés sur le mur, Le char rustique, avec le cheval qu'on dételle.
Et les lacs! Soif des coeurs vous buvez à cette eau Où passe comme un ange une barque à deux voiles! Nous répétions tous deux, sans proférer de mots, L'hymne éternel que dit le silence aux étoiles.
Mon ami, votre esprit et ses nobles soupirs Semblait plus que le mien altéré de sublime; Mais déjà vos pensers recherchaient leurs loisirs; Et la paix, mollement, a comblé vos abîmes...
--C'est en moi seulement que rien ne peut finir.
J'AI VU A TA CONFUSE...
J'ai vu à ta confuse et lente rêverie, A ton front détourné, douloureux et prudent, Que mon visage en pleurs, qui s'irrite et qui prie, Te semble un masque ardent.
En vain ta voix m'enchante et ton regard m'abreuve, Et mon coeur éclatant se brise dans ta main; Tu cherches vers le ciel quelque invisible preuve De mon désir humain.
Tu cherches quel étroit, quel oppressant symbole, Mêlé de calme espoir, de silence et de Dieu, Joindrait mieux que ne font les pleurs ou la parole, Ton esprit et mes yeux.
Et tandis que ton coeur, craintif et solitaire, A mon immense amour n'est pas habitué, Moi je suis devant toi comme du sang par terre Quand un homme est tué...
JE MARCHAIS PRÈS DE VOUS...
Je marchais près de vous, dans mon jardin d'enfance. Le soir uni luisait; une calme innocence Emanait des chemins, dépliés sous les cieux Ainsi qu'un long secret franc et silencieux... On entendait le lac, sur l'escalier de pierre, Murmurer sa liquide et rêveuse prière Qui, mollement, se heurte au languissant refus Qu'oppose au coeur actif la nuit qui se repose... Nous marchions lentement dans le verger touffu, Où fraîchissait l'odeur des poiriers et des roses. J'écoutais votre voix aux sons plaisants et doux. Hélas! je vous aimais déjà pour quelque chose De vague, d'infini, d'antérieur à vous... Un peuple de silence environnait ma vie. Les fleurs au front baissé, par la nuit asservies, Exhalaient je ne sais quel confiant repos Entre la calme nue et les miroirs de l'eau. J'étais bonne pour vous, soigneuse, maternelle, Je souffrais de sentir votre voix comme une aile Battre votre gosier et haleter vers moi; Ma main aux doigts muets s'irritait dans vos doigts; L'aspect fidèle et sûr de la nuit renaissante Me rendait ma jeunesse, attentive et pensante. Quelle limpidité dans l'éther blanc et noir! J'entendais s'échapper, des roses amollies, L'éloge de l'altière et mystique folie Qui brise le réel pour augmenter l'espoir...
--O sublime vaisseau de la mélancolie, Nul amour ne s'égale aux promesses du soir!
Le lac, les secs soupirs des grillons dans les plaines, Les pleurs minutieux de l'étroite fontaine, L'espace recueilli et cependant pâmé, Libéraient tout à coup, de ses rêveuses chaines, Le désir éternel en mon coeur enfermé; Je songeais, par delà les présences humaines; Votre voix me devint inutile et lointaine:
Je n'avais plus besoin de vous pour vous aimer...
TEL L'ARBRE DE CORAIL...
Tel l'arbre de corail dans les mers pacifiques, Le rose crépuscule, en l'azur transparent Jette un feu vaporeux, et mes regards errants Boivent ce vin rêveur des soirs mélancoliques!
Un oiseau printanier, comme un fifre enchanté Gaspille de gais cris, acides, brefs, suaves. L'univers vit en lui, son ardeur sans entrave Hèle, et semble attirer le vaisseau de l'été!
--Qui veux-tu fasciner, oiseau de douce augure? Les morts restent des morts, et les vivants sont las D'avoir tant de fois vu, sur de froides figures, Le destin qui les guette et qui les accabla!
Je sens bien que le ciel est tiède; l'étendue Balance sur son lac la promesse et l'espoir. Une étoile, incitant l'hirondelle éperdue, Fait briller son céleste et liquide abreuvoir.
Et tout est orageux, furtif, païen, mystique; Les rêves des humains, aussi vieux que le temps, Groupent leur frénésie, hésitante ou panique, Dans la vasque odorante et moite du printemps!
Les nuages pourprés traînent comme un orage Dont on a dispersé la foudre et le chaos; Tout se dilue et luit. Ciel au calme visage, Tu viens séduire l'homme et les yeux des oiseaux!
--Pauvre oiseau, est-ce donc ces trompeuses coutumes, Renaissant chaque fois que s'étend la tiédeur, Qui te font oublier l'incessante amertume D'un monde qui transmet la ciguë et les pleurs?
Ton délire est le mien; je sais qu'on recommence A rêver, à vouloir, d'un coeur naïf et plein, Chaque fois qu'apparaît le ciel d'un bleu de lin; Et que le courage est une longue espérance...
Oui, l'espace est joyeux, le vent, dans l'arbrisseau, D'un doigt aérien creuse une flûte antique. L'univers est plus vif qu'un bondissant cantique; Les fleuves, mollement, gonflent sous les vaisseaux; Les torrents, les brebis viennent d'un même saut Ecumer dans la plaine, où l'hiver léthargique Fond, et suspend sa brume aux hampes des roseaux.
L'eau s'arrache du gel, le lait emplit la cruche, Les abeilles, ainsi que des fuseaux pansus, Vont composer le miel au liquide tissu, Blond soleil familier de l'écorce et des ruches!
C'est cet allègre éveil que tes yeux ont perçu: Oiseau plein de grelots, ô hochet des Ménades, Héros bardé d'azur, calice rugissant, Je t'entends divaguer! Tes montantes roulades Ont l'invincible élan des jets d'eau bondissants.
Matelot enivré dans la vergue des arbres, Tu mens en désignant de tes cris éblouis Des terres de délice et des golfes de marbre, Et tout ce que l'espoir a de plus inouï;
Mais c'est par ce sublime et candide mensonge, Par ce goût de vanter ce qu'on ne peut saisir, Que l'esclavage humain peut tirer sur sa longe, Et que parfois nos jours ressemblent au désir!
T'AIMER. ET QUAND LE JOUR TIMIDE...
T'aimer. Et quand le jour timide va renaître, Entendre, en s'éveillant, derrière les fenêtres, Les doux cris jaillissants, dispersés, des oiseaux, Eclater et glisser sur la brise champêtre Comme des grains légers de grenades sur l'eau... --T'espérer! Et sentir que le golfe halette En bleuâtres soupirs vers le ciel libre et clair; Et voir l'eucalyptus, dans la liqueur de l'air, Agiter son feuillage ainsi que des ablettes! --Voir la fête éblouie et profonde des cieux Recommencer, et luire ainsi qu'au temps d'Homère, Et, bondissant d'amour dans la sainte lumière, La montagne acérée incisant le ciel bleu! --Et t'attendre! Goûter cette impudique ivresse De songer, sans encor les avoir bien connus, A ton regard voilé d'amour, à tes bras nus, Au doux vol hésitant de ta jeune caresse Qui semble un chaud frelon par des fleurs retenu! --Et puis te voir enfin venir entre les palmes, Innocent, assuré, sans crainte, les yeux calmes, Vers mes bras enivrés où le destin fatal Te pliera durement et te fera du mal; Alors saisir tes mains, comme la brusque chèvre Mord la fleur de cassie et rompt le myrte étroit; Et, les yeux clos, avoir, pour la première fois, Bu l'humide tiédeur qui dort entre tes lèvres... --O cher pâtre, inquiet et désormais terni. J'ai vécu pour cela, qui est déjà fini!