French poem
Mon Étau
by Antoine Clesse (1816–1889)
e t’use pas, mon vieil étau : Le sort nous rassemble, Travaillons ensemble. Sous ma lime et sous mon marteau, Ne t’use pas, mon vieil étau !
Tu servis longtemps à mon père Et sembles faiblir aujourd’hui ; Tu me resteras, je l’espère : Quand je te vois, je pense à lui ! T’aurais-je blessé par mégarde ? Je te chéris… et cependant Parfois, quand nul ne nous regarde, Moi je pleure en te regardant !
Ne t’use pas, etc.
Mil huit cent vingt est une date Que mon père grava sur toi : Te voilà donc, je le constate, De quatre ans plus jeune que moi, Mon père, bras et cœur d’élite, Sur toi s’escrimait en chantant : Il t’a donc fait vieillir bien vite ? Pauvre père, il travaillait tant !…
Ne t’use pas, etc. Comme il se plaisait à me dire Ces airs qu’il n’a pas assez dits : Vigoureux refrains de l’Empire Et doux refrains de son pays ! Guidant l’outil d’une main sûre, Sa voix se réglait sur tes sons : Au bruit de ta franche mesure Je crois entendre ses chansons !
Pan pan, pan pan, etc.
Notre mission n’est pas mince : Pour notre labeur journalier, Baron, comte, marquis et prince S’empressent à notre atelier. Ils ont, aux grands jours de tapage, Chasseurs que le cor appela, Coursier, chiens, piqueur, équipage… Je te préfère à tout cela !
Ne t’use pas, etc.
Mon père t’aimait et je t’aime. Tu sais mes rêves d’avenir, Et m’apportes ce bien suprême Qu’on appelle le souvenir. Ami, que ta vigueur renaisse ! Tu sus, en tes jours triomphants, Gagner le pain de ma jeunesse : Gagner celui de mes enfants !
Ne t’use pas, etc.
Laissons l’ambitieux avide, Peu jaloux d’être homme de bien, Au sein de l’océan du vide Voguer vers quelqu’immense rien ! Comme aux bords la vague profonde Se brise et retombe à la mer, Le flot des vanités du monde Se brise sur ton pied de fer.
Ne t’use pas, mon vieil étau : Le sort nous rassemble, Travaillons ensemble. Sous ma lime et sous mon marteau, Ne t’use pas, mon vieil étau !