French poem
À M. Jacques D***
by Camille Saint-Saëns (1835–1921)
Jeune homme heureux à qui tout sourit dans la vie, Garde bien ton bonheur! Tu n'as jamais connu la haine ni l'envie; La paix est dans ton coeur.
Ta mère n'est plus là: mais ton père est un frère Et ta femme est un ciel; La coupe qui souvent n'a qu'une lie amère Pour toi n'a que du miel.
Peut-être voudrais-tu guerroyer dans l'armée Des conquérants de l'Art, Et qu'un jour t'acclamant, pour toi la Renommée Déployât l'étendard.
Imprudent! fuis la route où son clairon résonne! Elle mène à l'enfer. Si la déesse au front nous met une couronne, La couronne est de fer.
Tu connaîtras, hélas! si ton char met sa roue Dans ce chemin glissant, L'ornière qui se creuse, et le froid sur ta joue De l'Aquilon puissant!
Tu connaîtras les yeux menteurs, l'hypocrisie Des serrements de mains, Le masque d'amitié cachant la jalousie; Les pâles lendemains
De ces jours de triomphe où le troupeau vulgaire Qui pèse au même poids L'histrion ridicule et le génie austère Vous met sur le pavois!
La Gloire est infidèle et c'est une maîtresse Plus âpre que la mort. Quand on a le bonheur, à quoi bon cette ivresse? Crains de tenter le Sort!
Je sais qu'on avertit en vain ceux que dévore La soif de l'inconnu. Si le soir est trompeur, souviens-toi qu'à l'aurore Je t'avais prévenu.