French poem
À M. Pierre B***
by Camille Saint-Saëns (1835–1921)
Pierre, je t'ai vu naître et de ta jeune gloire J'aimerais à fêter les lauriers radieux. D'où vient donc ton silence et quelle est l'humeur noire Qui fait plier ton aile et te ferme les cieux?
Je la connais; je sais qu'une triste chimère A toujours assombri ton âme. La Vertu Que tu voulais chanter dans ton désir austère A mis son doigt glacé sur ton luth: il s'est tu.
La Vertu! que le ciel me garde d'en médire! Il n'est rien de si beau, de si grand à mes yeux. Mais--(mieux que moi ton père est là pour t'en instruire) On la célèbre mal dans la langue des dieux.
Quand Homère chantait la colère d'Achille, Quand Horace effeuillait des roses sur le vin, Sur la reine Didon lorsque pleurait Virgile Inventant pour la plaindre un langage divin,
Nul d'entre eux ne songeait à réformer le monde; Poètes, ils faisaient des vers, comme en été L'abeille cherche dans la corolle profonde Son miel dont la saveur est une volupté.
Rouvre ton aile, ami! sois digne de ta race! De corriger les moeurs ne va pas te flatter. Le feu de la Jeunesse est la lave qui passe, Et des sermons rimés ne peuvent l'arrêter.
Chante l'astre, la fleur, les bois, la mer si belle, Les splendeurs de la Femme et les malheurs des Rois, Le tout-puissant Amour, la Vengeance cruelle, Et non le pot-au-feu d'un ménage bourgeois!
Sois poète: tes doigts savent toucher la Lyre; Ils ont eu les leçons d'une savante main. Oh! comme il me sera délicieux de lire Le volume de vers que tu feras demain!
À GRENADE.
À M. Georges Clairin.
L'Alhambra, qu'ont bâti les enfants du prophète, Contre la vétusté vaillamment se défend. Il est toujours paré comme pour une fête; On dirait qu'il espère: on dirait qu'il attend.
Qui sait--(toujours l'Islam agrandit son empire!) Si les fils de Mahom, enchantement des yeux, Quand le Christ ne sera plus là pour les maudire, N'y replanteront pas l'étendard des ayeux?
Car le Christ dont la croix pâlit sur les murailles N'est plus l'inspirateur des conquérants jaloux; Les peuples d'Occident se livrent des batailles, Mais ce n'est plus la Foi qui dirige leurs coups.
Ils ergotent sans fin sur des questions vaines; Ils veulent agrandir la terre sous leurs pas; Et, faisant bon marché des souffrances humaines, Devant les pleurs, le sang, ils ne désarment pas.
Ils ne veulent pas voir, aveugles et stupides, L'ange exterminateur qui vient pour les punir! Le néant est au bout des luttes fratricides: Ils disparaîtront tous, s'ils ne savent s'unir;
Et quand, repus de gloire et soûlés de carnages, Ils seront endormis dans l'éternel sommeil, De l'Orient divin, d'où sont venus les Mages, De l'Orient vainqueur renaîtra le Soleil!