French poem
Xcii
by de Meun Jean
Comment le bon peintre Zeuxis Entreprit d'imiter jadis La très-grand' beauté de Nature Et mit à la peindre grand' cure.
Zeuxis, malgré tout son talent, A la peindre fut impuissant. Un jour donc il prit pour modèles Cinq jeunes filles les plus belles Qu'en tout le monde on pût trouver, Pour ses traits au temple graver. Elles se sont tretoutes nues Tout debout devant lui tenues, Afin qu'il pût les observer Et voir s'il leur pourrait trouver (Ainsi Tulle en sa Rhétorique, Qui moult est science authentique, Le rapporte), quelque défaut Sur les membres, le corps, la peau. Mais cependant rien ne put faire Zeuxis, si bien sût-il pourtraire
Ne colorer sa portraiture, 16871 Tant est de grant biauté Nature, Zeuxis, non pas trestuit li mestre Que Nature fist onques nestre: Car or soit que bien entendissent Sa biauté toute, et tuit vosissent A tel portraiture muser, Ains porroient lor mains user, Que si très-grant biauté portraire; Nus, fors Diex, ne le porroit faire, Et por ce que, se ge poïsse, Volentiers au mains l'entendisse, Voire escrite la vous éusse, Se ge poïsse, ou ge séusse; Ge méismes i ai musé, Tant que tout mon sens i usé Comme fox et outrecuidiés, Cent tans plus que vous ne cuidiés. Car trop fis grant présumpcion, Quant onques mis m'entencion A si très-haute euvre achever, Qu'ains me poïst le cuer crever, Tant trovai noble et de grant pris La grant biauté que ge tant pris, Que par penser la compréisse Por nul travail que g'i méisse, Ne que solement en osasse Ung mot tinter, tant i pensasse. Si sui du penser recréus, Por ce m'en sui atant téus; Que quant ge plus i ai pensé, Tant ert bele que plus n'en sé. Car Diex, li biaus outre mesure, Quant il biauté mist en Nature,
Et peindre avec habileté, 17077 Tant Nature est de grand' beauté. Oui, Zeuxis pas plus que nul maître Que jamais Nature ait fait naître, S'il s'en trouvait un pour l'oser, Avant pourrait ses mains user Que si très-grand' beauté pourtraire, (Nul fors Dieu ne le pourrait faire), Quand même il pourrait du penser Sa beauté tretoute embrasser. Moi-même je n'ai pu, sans feindre, Jusqu'à la concevoir atteindre, Et Nature vous décrirais Si je pouvais ou je savais. A cette tâche surhumaine J'ai cent fois plus perdu de peine, Comme un sot, comme un insensé, Que jamais ne l'eussiez pensé; Car c'était trop d'outrecuidance Que d'avoir conçu l'espérance De si très-haute œuvre achever. Avant le cœur m'eût pu crever Qu'en mon penser même comprisse, Pour nulle peine que je prisse, La très-grand' beauté que je vis, Tant noble était et de grand prix, Ni que seulement en osasse Un mot tinter, tant y pensasse. C'est pourquoi mon esprit vaincu, De guerre lasse, enfin s'est tu. Plus j'y pensais, tant était belle, Plus j'étais impuissant près d'elle; Car Dieu, la suprême beauté, Quand Nature il eut enfanté,
Il en i fist une fontaine 16905 Tous jors corant et tous jors plaine, De qui toute biauté desrive; Mès nus n'en set ne fons ne rive: Por ce n'est droit que conte face Ne de son cors, ne de sa face Qui tant est avenant et bele, Cum flor de lis en mai novele; Rose sus rain, ne noif sor branche, N'est si vermeille ne si blanche. Si devroie-ge comparer, Quant ge l'os à riens comparer, Puisque sa biauté ne son pris Ne puet estre d'omme compris.] Quant ele oï ce serement, Moult li fu grant alegement Du grant duel qu'ele demenoit. Por decéue se tenoit, Et disoit:
Nature.
Lasse! qu'ai-ge fait? Ne me repenti mès de fait Qui m'avenist des lors en ça Que cist biau monde commença, Fors d'une chose solement Où j'ai mespris trop malement, Dont ge me tiens trop à musarde: Et quant ma musardie esgarde, Bien est drois que ge m'en repente. Lasse fole! lasse dolente! Lasse! lasse cent mile fois! Où sera mès trovée fois?
En elle fit une fontaine 17111 Toujours courante et toujours pleine D'où découle toute beauté. Et son lit, c'est l'immensité. Comment vouloir que conte fasse Ni de son corps, ni de sa face, Qui plus belle est, je vous le dis, Qu'en mai nouvelle fleurs de lys? Rose ni neige sur la branche N'est si vermeille ni si blanche, Et c'est un crime que d'oser A Nature chose opposer, Sa beauté puisqu'en nulle guise Ne peut être d'homme comprise.] Quand Nature ouït ce serment, Moult lui fut grand allégement Du deuil qui l'avait confondue. Elle se tenait pour déçue, Et disait:
Nature.
Lasse, qu'ai-je fait? Céans à l'esprit, en effet, Il me revient une méprise, Une faute que j'ai commise, Il y a bien longtemps déjà, Quand ce beau monde commença, Et dont j'aurais dû, sans doutance, Dès longtemps faire pénitence. Oui, j'ai trop, dit-elle, péché, Et quand je songe à mon péché, Bien juste est que je m'en repente. Lasse folle, lasse dolente!
Ai-ge bien ma poine emploiée? 16935 Sui-ge bien du sens desvoiée, Qui tous jors ai cuidé servir Mes amis por gré deservir, Et trestout mon travail ai mis En essaucier mes anemis? Ma debonnaireté m'afole.
L'Acteur.
Lors a mis son prestre à parole, Qui celebroit en sa chapele, Mès ce n'ert pas messe novele, Car tous jors ot fait ce servise Dès qu'il fu prestres de l'église. Hautement, en leu d'autre messe, Devant Nature la déesse, Li prestres qui bien s'acordoit En audience recordoit Les figures représentables De toutes choses corrumpables Qu'il ot escrites en son livre, Si cum Nature les li livre.