Versos French Étienne Eggis À Théophile Gautier

French poem

À Théophile Gautier

by (1830–1867)

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Ô grand Théophile Gautier, Roi des ciseleurs fantastique, Toi qui touches d’un vol altier Toutes les cimes artistiques ;

Ô toi que l’Arabie ambra. Hahroun-al-Raschid des Bohèmes. Permets que dans ton Alhambra Je chante au pied de tes poëmes.

Tes strophes d’azur ont bercé Mes premiers jours en Allemagne. Avant que mon pied n’eût pressé Le sol fécond de Charlemagne.

Elles chantaient dans mon esprit, Au bruit des forêts germaniques, Et mon cœur, avec Gœthe, apprit Tes vers benvenutocelliniques.

Au fond de mon œil curieux Ils faisaient passer les mésanges Que les temples mystérieux Cachent dans leurs sveltes losanges.

Au pays des lacs constellés Où du rêve naissent les orbes, Sous l’azur des cieux étoiles Qu’émeut la plainte des théorbes ;

Les parfums des blonds orients Où les Turcs vers Mahmoud s’aigayent, Des Otahitis souriants Que les larges baisers égayent ;

Les vagues modulations De la danse des Bayadères, Les ardentes émotions Des coupes pleines de madères ;

La valse au vol silencieux Des esprits couronnés de nimbes Dont le corps frêle et gracieux Tremble, inachevé, dans les limbes ;

Sous les taillis des bois sacrés La course douteuse des nymphes, Dont les tons blancs des dos nacrés Révèlent de secrètes lymphes ;

Les chants du pâtre montagnard, Aux refrains alpestres et simples, Pendant qu’avec un vieux poignard Il coupe les tiges des simples ;

Les hymnes des cœurs amoureux Se souvenant de baisers âcres, Volés quand les parents entr’eux De leurs biens supputaient les acres ;

Les jeux divers des rayons-bleus Sur l’or et la pourpre des guêpes, Quand le crépuscule onduleux Au front du jour met ses longs crêpes ;

Les souvenirs des bruns pigeons Qui voyagent toujours par couples Et blanchissent où nous nageons L’ivoire pur de leurs cous souples ;

L’éblouissement du conteur Emporté par les djinns, tandis que Deux péris à l’œil enchanteur De la lune voilaient le disque ;

Les susurres des arbrisseaux Que fleurit l’approche de Pâques, Le clapotement des ruisseaux Que jadis aimait tant Jean-Jacques ;

Le miroitement du glacier, Près des pins que l’orage scalpe, Et des grands lacs, lames d’acier, Que tord le vent qui vient de l’alpe ;

Du monde embrasé des couleurs Les splendeurs tout ensoleillées ; Dans tout l’éclat des vieux mouleurs Les formes grecques réveillées ;

Les horizons bleus et fuyants Des cieux des mondes invisibles, Parmi nos tourbillons bruyants Éclos, empourprés et paisibles ;

Tous les ghazels épanouis Dans le front du conteur arabe Qui de diamants inouïs Illumine chaque syllabe ;

Les marbres aux seins opulents De la savoureuse Ionie, Les blocs aux contours turbulents, Pâmés au pouce du génie ;

Les découpements copieux Des cathédrales dentellées, Dont le moyen-âge pieux Dore les voûtes constellées ;

La foi dans l’art malgré les cris De ceux qui vont avec le siècle, Qui marcheraient sur des cricris Et se moquent de sainte Thècle ;

Voilà ce qui palpite et vit Dans tes œuvres éblouissantes Où l’œil de l’âme se ravit En visions incandescentes.

Les hommes chanteront tes vers, Miroir de la terre première, Aussi longtemps que l’univers Boira les flots de la lumière.