French poem
Don Quichotte
by Eugène Pottier (1816–1887)
Rencontrant la chaîne des bagnes, Le plus grand héros des Espagnes, Don Quichotte, accourt, lance au poing ! Sancho voudrait n’en être point ! L’argousin fuit ; le fou sublime Des fers arrache une victime. « ― Monsieur, disait Sancho Pança, » Laissez donc la chaîne au forçat !
» ― Ami Sancho, je fais mon œuvre, » Ce vieux forçat, c’est le manœuvre, » Outil dans sa rouille ébréché » Et d’un vil salaire emmanché. » L’argent, ce maître sans entrailles, » L’use, puis le jette aux ferrailles. » ― Monsieur, disait Sancho Pança, » Laissez donc la chaîne au forçat !
» ― Sancho, je délivre et protège » Ce petit forçat du collège, » Nourri d’un savoir recraché » Par les pédants qui l’ont mâché. » Cet esprit dont ils font un cancre » N’est qu’un cahier barbouillé d’encre… » ― Monsieur, disait Sancho Pança, » Laissez donc la chaîne au forçat !
» ― Sors aussi, forçat de caserne, » Ta cervelle est une giberne, » Ta conscience, un mousqueton ; » Tu n’es plus qu’un homme à piston. » Pour ce métier de cannibales » On vous fond dans un moule à balles… » ― Monsieur, disait Sancho Pança, » Laissez donc la chaîne au forçat !
» ― Et toi, forçat des sacristies, » Jette la soutane aux orties, » Le cloître a fait pousser en toi » Les moisissures de la Foi. » Rome lymphatique propage » Les scrofules du moyen âge… » ― Monsieur, disait Sancho Pança, » Laissez donc la chaîne au forçat !
» ― Toi, surtout, femme infortunée, » Incomparable Dulcinée, » Qui gémit aux mains des géants » Et des enchanteurs mécréants, » Du cœur la loi rompt l’équilibre, » Il demande l’union libre. » ― Monsieur, disait Sancho Pança, » Laissez donc la chaîne au forçat ! »
Ô fleur de la chevalerie ! Dis-je alors dans ma rêverie, Attaque ces géants de front Malgré ton écuyer poltron. Car, jusqu’au jour où ton épée Aura clos la grande Épopée, « ― Monsieur, dira Sancho Pança, » Laissez donc la chaîne au forçat ! »
Paris, 1869.