French poem
L’Âge d’or
by Eugène Pottier (1816–1887)
Ô Terre, voici l’âge d’or ! Sous la bannière cramoisie Déroule ton beau Messidor ! Salut l’Amour ! Salut la Poésie !
Voici venir l’âge vermeil, Mets, Peau d’Âne transfigurée, Ta robe couleur du soleil : La Justice a fait son entrée. Par l’esclavage abrutissant Et par la misère écrasée, Tu couchais dans un lit de sang. Éveille-toi dans la rosée !
Tu fus l’enfer, le gouffre noir Des intérêts et des batailles, Le cri navrant du désespoir. Sortait du fond de tes entrailles. Maintenant, les poumons gonflés, Orgue puissant lorsque tu vibres, Tu remplis les cieux constellés : Du chant des égaux et des libres.
Que de sève en tes flancs sacrés ! Un suc de renouveau s’y mêle. Pour tes enfants longtemps sevrés Reprends le rôle de mamelle. Écrasant l’usure et le vol Qui grouillaient dans tes fanges noires, La science a fait de ton sol L’Atelier de toutes les gloires.
Ô nations, plus de torpeur, Mille réseaux vous ont nouées. L’électricité, la vapeur Sont vos servantes dévouées. L’homme a conquis les hauts sommets, Les sables ardents, les banquises, La mer et le ciel, désormais, Sont des forces qu’il a conquises.
Races, venez de toutes parts, Creusez l’être par la science. Individus, cerveaux épars, Vous n’êtes qu’une conscience. Tous les fléaux vont s’apaiser, La nature n’est plus farouche Et la vie est un long baiser Que l’homme lui prend sur la bouche.
Ô Terre, voici l’âge d’or ! Sous la bannière cramoisie Déroule ton beau Messidor ! Salut l’Amour ! Salut la Poésie !
À bord du transatlantique L’Amérique, retour d’exil, septembre 1880.