French poem
L’économie politique
by Eugène Pottier (1816–1887)
De tous les droits que l’homme exerce, Le plus légitime, au total, C’est la liberté du commerce, La liberté du Capital. La loi ? C’est l’offre et la demande, Seule morale à professer ! Pourvu qu’on achète et qu’on vende, Laissez faire, laissez passer !
Et que rien ne vous épouvante ! Y glissât-il quelque poison, Si le marchand double sa vente, Le succès lui donne raison. Que ce soit morphine ou moutarde, Truc chimique à manigancer... C’est l’acheteur que ça regarde, Laissez faire, laissez passer !
Les travailleurs ont des colères Dont un savant n’est pas touché. Il faut bien couper les salaires Pour travailler à bon marché. Par un rabais de deux sous l’heure, Des millions vont s’encaisser. Et puis !… croyez-vous qu’on en meure ? Laissez faire, laissez passer !
Le marché pour l’article en vogue Offre un rapide écoulement. N’écoutons pas le démagogue Qui nous prédit l’engorgement. Il faut, malgré ces balourdises, En fabriquant à tout casser, L’inonder de nos marchandises, Laissez faire ! laissez passer !
Pour le bien-être des familles Doublons les heures de travail. Venez, enfants, femmes et filles, La fabrique est un grand bercail. Négligez marmots et ménage, Ça presse ! et pour vous délasser Vous aurez des mois de chômage. Laissez faire ! Laissez passer !
Par essaims le Chinois fourmille. Ils ont des moyens bien compris De s’épargner une famille Et travailler à moitié prix. Avis aux ouvriers de France ; Dans leur sens il faut s’exercer, Pour enfoncer… la concurrence… Laissez faire ! laissez passer !
Sous le Siège, dans la famine, J’ai défendu la "liberté" Voulant, fidèle à la Doctrine, Rationner par la cherté. Chaque jour et sans projectiles, Par vingt mille on eût vu baisser Le stock des bouches inutiles. Laissez faire ! Laissez passer !
Qu’on accapare la denrée, Qu’on brûle docks et magasins, Que pour régler les droits d’entrée, On se bombarde entre voisins, Quitte à gémir sur les victimes, Qu’on voit écraser, détrousser ! L’économie a pour maximes : Laissez faire ! Laissez passer !