French poem
Épître à Monsieur le Comte de P…
by Évariste de Parny (1753–1814)
Le ciel, qui vouloit mon bonheur, Avoit mis au fond de mon cœur La paresse et l’insouciance ; Je ne sais quel démon jaloux Joignit à ces aimables goûts L’inquiétude et l’inconstance. Après un exil de vingt mois, Je quittois la brûlante Afrique ; J’allois, pour la dernière fois, Repasser le double tropique ; Mais un désir impérieux
Me pousse aux Indiens rivages. Toujours errant et paresseux, J’aime et je maudis les voyages.
En Aide-de-camp transformé, J’ai vu la mer Asiatique, Et de ta Taprobane antique Le ciel constamment enflammé. Sa rive, aujourd’hui pacifique, N’offre ni vaisseau ni canon ; Suffren n’y laissa que son nom. C’est-là son unique défense ; Et la Hollandoise prudence, qui du sort prévoit peu les coups, Se repose avec indolence Sur les lauriers cueillis par nous.
J’ai parcouru d’un pas rapide Des bois tristes et sans échos. Une main adroite et perfide Y transplanta quelques moineaux ; Comme ancienne connoissance J’ai salué ce peuple ailé, Du lieu chéri de sa naissance À regret sans doute exilé.
Poussé par un vent favorable, J’arrive dans Pondichery. Montrez-moi ce fameux B… Aux Indiens si redoutable ? La mort l’a frappé, mais trop tard ; Aisément vaincu par Stuart, Par la goutte et par la vieillesse, Il va rejoindre nos guerriers. Dépouillé de tous les lauriers Qu’il usurpa dans sa jeunesse.
Ce monde si souvent troublé Par la politique étrangère, Ce monde toujours désolé Par l’Européen sanguinaire, Sous les maux qu’y laissa la guerre Gémira long-tems accablé. Unie au glaive inexorable, La famine, plus implacable, En a fait un vaste tombeau. Les champs regrettent leur parure ; Le coton languit sans culture, Et ne charge plus le fuseau. L’avarice tourne ses voiles Vers ce lieu jadis florissant, Arrive, et se plaint froidement Qu’on a haussé le prix des toiles.
Pour ne pas l’entendre, je fuis Le brûlant séjour de la ville ; Contre la ville et ses ennuis Oulgarey sera mon asile. Ô printems ! réponds à mes vœux ! Si ma voix, jadis plus brillante, Célébra ta beauté riante, Et fit aimer ton règne heureux ; Demande à Flore ta parure, Et viens, escorté du Zéphir, Donner ta robe de verdure Aux champs que je vais parcourir. Jeune et mélodieuse encore, Ma lyre a protégé les fleurs ; Charmantes filles de l’Aurore, Pour mes yeux hâtez-vous d’éclore, Rendez-moi vos douces odeurs. Arbres chéris, dont le feuillage Plaisoit à mon cœur attristé, Prêtez-moi cet utile ombrage Que mes vers ont souvent chanté. Que dis-je ? Ce climat vanté
Ne connoît ni Zéphir ni Flore ; Un long et redoutable été Flétrit ces champs et les dévore ; Mon cœur, mes yeux sont mécontens ; Et je redemande sans cesse Mes amis avec le printems. J’aurois dit dans un autre tems : Le printems avec ma maîtresse. Mais hélas ! ce nouveau séjour Me commande un nouveau langage ; Tout y fait oublier l’amour, Et c’est l’ennui qui me rend sage.
Vaincu par les feux du soleil, Je me couche sur l’herbe rare ; Je cède aux pavots du sommeil ; La douce illusion m’égare. Tout-à-coup je suis introduit Dans un bois épaissi par elle,
Dont la fraîcheur est éternelle, Et qui change le jour en nuit. J’apperçois des perles liquides Sur le feuillage vacillant ; J’ordonne, et les rameaux humides Viennent toucher mon front brûlant.
Mais un cri frappe mon oreille ; Ce cri propice me réveille ; Et je m’éloigne avec effroi De la couleuvre venimeuse, Qui dans sa marche tortueuse Glissoit, en rampant, jusqu’à moi.
Le jour fuit ; l’Indien fidèle Va prier Rutren et Brama, Et l’habitude me rappelle Que c’est l’heure de l’opéra.
Venez, charmantes Balliadères, Venez avec tous ces appas Et ces parures étrangères Que mes yeux ne connoissent pas. Je veux voir ce sein élastique Enfermé dans un bois léger, Et cette grâce asiatique Dont l’Histoire philosophique Se plaît à peindre le danger. Venez, courtisanes fameuses ; Répétez ces jeux séduisans, Ces pantomimes amoureuses, Et ces danses voluptueuses Qui portent le feu dans les sens.
Raynal vous a trop embellies, Et vous trompez mon fol espoir. Hélas ! mes yeux n’ont pu vous voir Ni séduisantes ni jolies.
Le goût proscrit leurs ornemens, L’amour n’échauffe point leur danse, Leur regard est sans éloquence, Et leurs charmes font peu d’amans. N’en déplaise aux voix mensongères, N’en déplaise aux brillans écrits, Cher Comte, on ne voit qu’à Paris Les véritables Balliadères.
J’y serai bientôt de retour ; Et puisse enfin la destinée Dans cette ville fortunée Fixer désormais mon séjour ! Je suis fatigué des voyages. J’ai vu sur les lointains rivages Ce qu’en Europe tu peux voir, Le constant abus du pouvoir. À l’intérêt d’un sot en place Par-tout les hommes sont vendus ; Par-tout les fripons reconnus
Lèvent le front avec audace ; Par-tout la force fait les loix ; La probité paisible et douce Réclame en vain ses justes droits ; Par-tout la Justice est un bois Funeste au passant qu’on détrousse. L’amour est bien un bois aussi, Et le plus fin s’y laisse prendre ; Mais dans celui-là, Dieu merci, L’on peut crier, et se défendre.
Heureux donc qui dans vos climats, Maître de lui, sans embarras, S’amuse des erreurs publiques, Lit nos gazettes, rit tout bas De nos mensonges politiques, Donne à l’amour quelques soupirs, À l’amitié tous ses loisirs, De son toit rarement s’écarte,
Et qui, prudemment paresseux. Ne te fait jamais ses adieux Que pour voyager sur la carte.