French poem
Berceuse
by Franc-Nohain (1872–1934)
Les employés Ministériels Ont dû retirer leurs gilets, Tellement ils étaient mouillés, Leurs moites gilets de flanelle ; Et maintenant les employés ministériels Dorment accablés Par la canicule, Sur l’ébauche interrompue de leurs majuscules, Entre le point Et la virgule : À poings Fermés, Dormez, dormez !
Dormez, dormez, ô directeur, Sous-directeur, Chef de bureau ; Et toi, sous-chef, Sur ton bureau, Une torpeur Courbe ton chef : Quelle chaleur, Ah ! Messeigneurs ! Sous-chef, et chef, Sous-directeur, Et directeur, — dormez, dormez, À poings fermés !
Et vous, employés subalternes, — Il fait si chaud Dans ce bureau !… — Vous délaissez vos dominos, Et le loto, Ternes, quaternes… Cherchez des poses Confortables : Que sur la table Vos pieds se posent : Et si jamais un contribuable Venait demander quelque chose ; Dormez, dormez, À poings fermés — bureaux fermés !
Les bureaux ronflent et transpirent Comme à plaisir, C’est un plaisir ! Et faut-il dire En quels aimables déshabillés, Quelle simplicité exquise, Avec un abandon de mise Élégant, et si familier, Ils reposent, nos employés, Sur la chemise D’un dossier Appuyant leurs bras de chemise ! Les bureaux ronflent et transpirent : Allons ! la France peut dormir !
J’ai rêvé d’un démon espiègle, Par qui, Pendant cent jours, pendant cent nuits, Pendant des années, et des siècles, Les ministères demeureraient ainsi Endormis :
La République aurait sombré, les fleurs de lis, Écloses à nouveau, auraient fait place aux aigles ;
Puis quand une fée bienfaisante Les aurait réveillés, les employés ministériels, Ils recommenceraient leurs besognes habituelles, Iraient émarger Au Budget, Et sans que nul trouvât la chose extravagante, Pleins d’un pareil respect des délais nécessaires, Ils reprendraient, comme naguère, Au même point, l’expédition des mêmes affaires
Courantes.