French poem
Carnaval
by Franc-Nohain (1872–1934)
Le Carnaval agite ses grelots, Partout souffle un vent de folie ; Bannissons la mélancolie Bonne aux seuls malades et aux sots, — Ohé ! Arlequins et Pierrots, Dominos, Et Colombines, et Folies : —
Le Carnaval agite ses grelots ! Pour célébrer le Carnaval, De quel joli déguisement Vont-ils parer, les bons parents, Leur petit garçon si travailleur et si intelligent, Espoir du collège Chaptal ?
En incroyable ou bien en page ? Clown ? Postillon ? pas davantage ; Sera-ce en juge ? en avocat ? Pouah !
Mais, est-il besoin qu’on le dise, Vous l’avez deviné et vous rendez justice Au choix impérieux dont les soucis de l’heure Expliquent La haute portée patriotique :
Oui ! que le cher petit sente battre son cœur Sous un dolman d’officier supérieur De notre vaillante armée d’Afrique !
Et maintenant, il est bon qu’on l’emmène, Pour qu’on l’admire, chez sa marraine : Car vous pensez comme la bonne dame sera fière, Surtout d’apprendre qu’en chemin, Signe des temps, en voyant ce gamin, — Ô France, de ton peuple à tort on désespère ! — Un conducteur d’omnibus lui serra la main, Et un sergent de ville répondit, débonnaire, À son salut militaire…
— Allons, petit, a dit la bonne dame, Allons ! Il faut arroser ces galons : Qu’une liqueur de choix élève aussi nos âmes ! — — Attendez, reprend le papa, Auparavant il vous dira Sa fable : Commence, et ne te presse pas ! — Le bambin monte sur la table ;
(On peut penser ce qu’on voudra De la personnalité de Déroulède, Mais l’austère beauté de ses « Chants du Soldat » Est un point sur lequel il faut que chacun cède.) Le petit garçon si travailleur et si intelligent A récité le Vieux Sergent !
La marraine, en transports ravie, S’écrie : — En voilà un bon Carnaval Que je n’oublierai de ma vie !… — Et, des prunes à l’eau-de-vie, Elle va chercher le bocal…
Le père est encor tout ému De cette chaude poésie ; Il se laisse aller, là-dessus, À de rapides aperçus, Et, tout en remplissant les verres, il confie Que ce qui l’inquiète le plus C’est l’avenir de nos colonies :
— La France est toujours le pays De la bravoure et de l’honneur, Mais nous n’avons pas le génie, Le génie colonisateur… La Chine surtout, cette Chine Est pour notre Tonkin une rude voisine… —
Et c’est ainsi que par de constantes leçons, Avec un ton de badinage, Les pères avisés savent, dès le jeune âge, Mûrir l’esprit de leurs petits garçons.
— Mais il convient que l’expansion coloniale Ne nous fasse oublier les prunes du bocal ; Voyons ces excellentes prunes ? —
Disant ces mots, il en prend une Entre ses doigts, Puis va pour la mordre : mais quoi, Quelle singulière amertume, Chez un tel fruit hors de coutume ?
Les prunes S’étaient déguisées en chinois.