French poem
Lait De Chèvre
by Franc-Nohain (1872–1934)
--Tirelirelo, lirelo, La flûte aux lèvres, Qui veut du lait, le bon lolo Des chèvres?--
Et par les rues de la grand’ville, les chèvres passent, Et longent, mélancoliques, les trottoirs Bordés de maisons hautes et noires: Ah! revoir Les cimes, le ciel pur, l’espace...
Pyrénées, Pyrénées De leurs jeunes années, Où les chèvres allaient, grimpant Au son de la flûte de Pan!
(Il n’y a plus de Pyrénées...)
Et comme ils sonnent tristement ces airs de flûte, Perdus Parmi les rumeurs de la rue, Et le fracas des omnibus!
Là-bas, là-bas, au pays, D’autres omnibus passaient, jadis, Aussi, Des touristes, avec des guides, Et pour les voir passer, rapides, Sur une roche, A leur approche, On s’arrêtait,--des messieurs en culotte, de jeunes dames Toutes roses de s’être levées si matin, Souriaient,--des grelots tintaient, au son argentin, Et l’omnibus disparaissait dans le lointain, Laissant les chèvres seules, avec le grand calme...
Et maintenant ce roulement perpétuel et comme infernal, Sur le pavé, Des omnibus et des tramways: Si, au moins, les chèvres pouvaient Se distraire à escalader les impériales...
Mais en sifflant ses sons stridents, Le chevrier attire les pratiques, La petite ouvrière chlorotique, L’aïeule qui n’a plus de dents: --C’est l’homme aux chèvres et sa flûte: Psst! hé! on vous a appelé!...-- Et l’on presse leur pis gonflé, Et les chèvres doivent donner leur lait A des inconnus, comme ça, à toute minute...
Et puis elles reprendront leur route, Non sans se boucher les narines, En rencontrant tant d’imbéciles et de coquines, Qui, par des parfumeries abjectes, contaminent La chaude et saine et naturelle odeur de bouc...
Leur sera-t-il jamais permis, En revanche, D’aller, en matinée, un dimanche, A l’Opéra-Comique, quand, pour la Dame Blanche, Les Montagnards sont réunis;-- (Les Mon-on-tagnards, Les Mon-on-tagnards, Les Mon-on-tagnards sont réunis!)-- Évocation du pays, Ces chers refrains, à les ouïr, Elles auraient tant de plaisir!
A-t-on seulement songé à les y conduire!
Pourtant, une distraction Demeure pour leur plaire: Tous ces trous qu’à profusion, Sans doute à leur intention, Opère L’administration propice; A chaque pas, dans chaque rue, des précipices! Aussitôt, les chèvres bondissent, Le troupeau s’arrête devant, Levant Les barbiches, humant le vent, Et tout en haut se tient, Et rêve, Et rêve et se souvient:
Les édiles parisiens Doivent adorer le lait de chèvre.