French poem
Lxx
Et s'adressant--des trois--à la plus brune: --«Duchesse de Berri, lui dit-il finement, vous m'excuserez, n'est-ce pas? si j'entr'ouvre l'incognito de votre emprise belle... Car les nochers de cette flotte gaie m'ont dit que vous allez rejoindre en Arles, là-bas, les partisans de votre règne.» --«Ah! cavalier!» faisant un peu la moue, répondit la dame non sans embarras, «comme vous plaisantez le pauvre monde! La princesse en question, qui, oui, est à Venise, n'est pas pour nous une inconnue, car nous sommes voisins de palais, au Rialto. Mais il y a palais et palais; et le nôtre, depuis longtemps les araignées y filent... Et nous allons chantant, comme les limaçons dont la coquille est au feu.» Et de rire. --«Moi, continua la brune chanteuse, puisqu'il le faut, je vais faire mes confidences. Je suis issue de race patricienne et dans notre maison Venise la superbe vint plus d'une fois élire son doge. Mais les vicissitudes sont partout... Et d'un grand nom, aujourd'hui, pauvre femme, le noble orgueil, c'est tout ce qui me reste. Dans cet Avignon qui, avec ses tours, ses remparts, son palais, montre à la vue ce qu'il a été dans le temps des papes, imaginez-vous qu'un de mes ancêtres, ambassadeur de Venise, à l'époque où la papauté y fut en déroute, se rencontra là, quand le désarroi vint en bannir le beau dernier pontife... Le fugitif--écoutez ce détail-- fit noyer, paraît-il, douze statues en or massif (c'étaient les douze apôtres avec le Christ en plus) dans un abîme dont j'ai, moi toute seule, le secret. Dans mon sein je le porte, ainsi qu'une relique, en un vieux parchemin où est marqué, de point en point, le lieu de la cachette. Mais en ce pays étranger, où nous ne connaissons personne, comment faire, si nul ne vient en aide à la faiblesse!»