French poem
Lxviii
Les galériens disparaissent au sud vers le Revestidou. La Piboulette, chasse royale des sires d'Ancezune, au vieux blason desquels se grime le Drac du Rhône à face humaine, d'un rideau d'arbres entoure Caderousse. --«Où est Orange? demande aux bateliers Guilhem. Où est sa Gloriette, nid et palais de nos aïeux illustres?» --«Là derrière,» répondent les hommes de la barque. --«Où êtes-vous, Guibour, vaillante épouse de Guilhem au Court-Nez, et toi, princesse Tibour d'Orange?»--«Là derrière, répliquent les braves mariniers, là, derrière les arbres qui nous dérobent le mur du Ciéri et l'Arc de Marius: on ne peut voir d'ici que Crève-coeur...»--«Gloire perdue et bien nommée, adieu! cria le prince en essuyant une larme naissante que le soleil fit scintiller; conserve, ô ville d'or, ô notre honneur d'Orange, à tout le moins conserve la mémoire de ceux qui n'ont jamais terni ton lustre!... Mais de quoi vais-je me plaindre ou m'attrister, ajouta-t-il, si j'ai perdu l'Empire pour devenir le dieu de l'eau magique!» La jeune fille, lui voyant l'oeil humide, l'avait pris par la main et, familière, comme cela se passe dans les songes: --«Drac, lui dit-elle, mais les dieux pleurent donc?» Et doucement, sortant de rêverie, lui répondit:--«Mais s'ils ne pleuraient point, ils ne seraient, les dieux, guère plus que des pierres... Oui, mignonne, l'Amour est un dieu, en effet, et ce qu'il a de plus divin, ce sont les larmes.»