French poem
Xcii
Et ils vont se gîter. A l'aube, dès que chantent dans les taillis des bords du Rhône les oiseaux, alerte! alerte! le patron, les équipages, tout le monde est debout. Pour la remonte, ils ont tiré sapines et penelles, et hale! et pousse! de l'autre main du fleuve. Ils développent les deux longs maîtres-câbles qui se relient à l'aubourier de la grand'nef. Ils nouent aux maîtres-câbles les cordelles où vont être attelés les grands chevaux haleurs. Au câble d'avant de la grande barque vingt-huit étalons étayent leurs efforts, séparément, quadrige par quadrige, avec leur conducteur de quatre en quatre. Les quatre chefs de file sont tout blancs; ils portent le baile-charretier, qui a la direction des quatre-vingts chevaux des attelages. On joint dix couples sur le câble d'arrière; au câble de carate une douzaine; au restant des bateaux ou de la rigue le reste des superbes grands chevaux. Et, hennissant vers les cavales des marais, et de leurs sabots écroûtant la terre, oh! qu'ils sont beaux, la crinière flottante, avec les rouges houppes de leurs brides, avec leurs housses aux bleus flocons de laine, et leurs colliers ornés de clous de cuivre! A Tarascon leur fut donnée l'avoine. Le maréchal-ferrant, qui les escorte, une dernière fois les passa en revue. Les mariniers de terre, à leur ceinture, portant roulées en bloc les cordelettes qu'il faut pour radouber au besoin les ruptures de la maille, sont prêts. Du sommet de la barque, le vieux patron Apian, en voyant sienne cette puissante harde chevaline qui sur la berge du grand fleuve se prolonge, en contemplant toute cette séquelle de mariniers, de charretiers, qui fouillent les Ségonaux du Rhône à son commandement, en regardant la flotte et la tension des hautes bannes blanches inclinées, couvrant la cargaison des marchandises bien arrimées, marquées à bon nolis par l'écrivain, le vieux patron se gonfle en son orgueil de maître d'équipage: --«Et pour passer devant, aujourd'hui, qu'ils y viennent, les Cuminal tant fameux, de Serrières, les Bonnardel si riches, de Lyon, les Marthouret arrogants et piaffeurs, et les bouviers d'Isère et de Grenoble, avec leurs boeufs lourdauds, souillés de bouse! Qu'ils y viennent, s'ils veulent, à la suite: il les fera trimer, le Caburle, d'ahan!»