Versos French Frédéric Mistral Xciv

French poem

Xciv

by

Listen in the reader

Mais entre temps, au bout de l'encâblure, par là-bas sur la flotte qui monte lentement, le vieux patron qui veille de la poupe à la proue a dit:--«Prouvier, regarde un peu dessous... Avec ces crues subites (qu'un tonnerre les creuse!) sait-on jamais les fonds?»--«La souveraine!» en noyant la sonde a crié Jean Roche. --«A la bonne heure!»--Et voici que le prince demande à Maître Apian:--«Ainsi, s'élève-t-il bien haut, le Rhône, lorsqu'il devient fier?» --«Au-dessus de la plaine qui s'élargit immense de chaque bord du fleuve, autant que va la terre, j'ai vu, dit le vieillard, j'ai vu le Rhône, enflé par les averses des déluges, lancer ses vagues jusqu'à la couronne des mûriers! Sur les moissons perdues, sur la désolation de tout le territoire, j'ai vu, moi, les bachots voguer à travers champs au secours des fermiers sur leurs toitures! Tenez, monsieur, là même, à Valabrègue, trois jours, trois nuits, pour être en terre sauve, les gens au cimetière s'étaient réfugiés! Quelle horreur, la nuit, d'entendre mugir cette mer sauvage, menaçante et sombre, qui, éventrant les chaussées, les remparts, emportait arbres et récoltes, les tas de foin entiers! Il me souvient d'un pauvre chien, pris par l'inondation, que nous vîmes flotter tout plaintif sur le comble d'une meule de paille emportée par les eaux... Mais ne conta-t-on pas que sur les ondes avait passé même un berceau d'osier avec un enfant qui pleurait dedans? Et les coups de fusil qu'au milieu des ténèbres on entendait aux îles, et que tiraient les pauvres isolés de la rivière! Ah! dans un temps pareil, quand sur les lones vous avez un convoi de barques avec vingt couples de chevaux comme ça, le souci n'est pas mince! --Dia! fais tirer le câble d'avant!--Je vous dis qu'il n'y a point de crue si violente ni si épouvantable et si affreuse comme ce Rhône, lorsqu'il sort de ses gonds. Et l'on ne comprend pas d'où, tonnerre! peut sourdre tant d'eau: faut qu'elle vienne du réservoir des monts! Car lorsqu'elle bondit et charrie, voyez-vous, elle porte avec elle des épaves, des bêtes, que jamais de la vie on ne voit nulle part! --Dia! fais tirer le câble d'arrière!--Mais la bise donna par bonheur son coup de balai; sans ça, nous perdions tout, cette année, fût et vin. Dans la bourrasque, nous en fûmes pour quatre puissants chevaux de halage dont valait bien le moindre cent pistoles!»