Versos French Georges Lafenestre Les Pigeons de Saint-Marc

French poem

Les Pigeons de Saint-Marc

by (1837–1919)

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Sur le blanc parvis où Venise Vit Barberousse le païen Baiser de sa lèvre soumise Le pied nu d’un moine italien,

Aujourd’hui rendez-vous des filles, Des portefaix, des désœuvrés, Des soldats pâles, sans familles, Qui fument, dans un coin serrés,

Comme aux jours de la gloire antique, Quand midi sonne, & qu’ils ont faim, Les pigeons de la République Descendent becqueter leur grain.

Gras, luisants, dans leur robe bleue, Comme des reliques d’autels, Ces mendiants traînent la queue Avec un orgueil d’Immortels.

Ils mangent ! Des palais splendides Sont là pour abriter leurs nids. Que leur importe s’ils sont vides, Et si les maîtres sont bannis !

Ils mangent ! Nul joug ne leur pèse : Dans les becs de l’aigle sanglant Un pigeon sensé couve à l’aise Comme aux pieds du lion volant.

Des gens du Nord, des gens d’Afrique Font cercle autour du vil repas ; Une lady mélancolique Soupire, & les suit pas à pas.

Les maigres catins qu’on transplante Pour réchauffer leurs cœurs flétris Tombent en pose roucoulante En les voyant si bien nourris.

Seul, le gondolier, mâle & rude, Croise à l’écart ses larges bras ; Le ciel lourd de la servitude L’écrase ; il les maudit tout bas :

« Ouvrez donc, ouvrez donc ces ailes Qui se gonflent dans l’air léger, O parasites infidèles, Lâches valets de l’étranger !

Avez-vous peur des grands espaces Où flambe le soleil d’été ? Craignez-vous les moissons moins grasses Sous le soc de la Liberté ?

La vergogne monte au visage, Si ceux qu’un soir peut délivrer Viennent mendier l’esclavage, Et s’il ne reste, pour pleurer

Sur cette déplorable terre, Sans armes, sans pain, sans échos, Que les fils nus de la Misère, Cloués par elle à leurs cachots ! »