Versos French Georges Rodenbach Brouillard

French poem

Brouillard

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Mon Âme, je voudrais te faire souvenir Du beau soir vaporeux, du soir de l’autre année, Du soir dont nous aimions la verdure fanée Avec l’amour qu’on a pour ce qui va finir.

Rappelle-toi l’étang du parc avec son île Formant comme un navire à l’ancre, enguirlandé De feuillage, où le clair de lune avait brodé Toute une floraison diaphane et mobile.

Rappelle-toi ce clair de lune si troublant ! On eût dit dans le ciel un visage d’aïeule Qui te disait d’aimer, de ne pas vivre seule Et qui te souriait de son sourire blanc.

Ô soir d’automne ! ô nuit d’amour ! heure divine ! Au parc seigneurial, l’évanouissement Des arbre s’achevait mélancoliquement Dans le brouillard subtil comme une cendre fine.

Paysage alangui ! Sentimental décor ! Dont le vague évoquait ta Féerie, ô Shakespaere ! Et le Robin des Bois de Weber où soupire Toute une douleur d’âme en des appels de cor !

Dans l’air, s’éparpillait l’humide éclaboussure D’un jet d’eau qui laissait, sous le grand ciel blafard, S’égoutter son sang pâle à travers le brouillard Comme si l’ombre blanche avait une blessure.

On ne sait quel encens d’occultes encensoirs Traînait sous le feuillage un vapeur bleuâtre, Et l’on eût dit qu’au loin des escaliers d’albâtre Entraînaient un cortège à de blancs reposoirs.

Les chemins s’emplissaient de vagues mousselines, Les arbres n’étaient plus qu’un rêve aérien ; On voyait tout se fondre, on n’entendait plus rien Que des bruits de musique arrivant des collines,

De musique très lente et d’un rythme affligeant, Comme si l’on chantait des absoutes de vierges Où tout, le catafalque et la cire des cierges, Serait d’un blanc de neige avec des pleurs d’argent.

Et cette impression funèbre était si forte Dans le vent automnal et dans l’air indistinct Qu’à voir la Lune pâle et son regard éteint, Ô mon Âme, j’ai cru que la Lune était morte !