Versos French Georges Rodenbach Aveu

French poem

Aveu

by

Listen in the reader

Enfin elle a reçu l’aveu de ma tendresse ! Je ne le voulais pas, mais le charme vous presse Et le secret d’amour qu’il faut tenir caché Se débat dans le cœur comme un homme couché Vivant — dans un cercueil enfoui sous la terre. J’aurais voulu plutôt me contraindre et me taire Pour qu’elle pût en paix poursuivre son chemin ; Mais sans savoir comment, pourquoi, j’ai pris sa main… Elle l’a laissé prendre avec un doux sourire, Et, ses yeux attachés sur mes yeux, sans rien dire, Nous marchions lentement sous le ciel étoilé.

Tout mon cœur frémissait comme un tambour voilé Dont on arrache enfin le crêpe aux plis funèbres ; Je l’entendais chanter au milieu des ténèbres ; Je ne voyais plus rien, je ne savais plus rien Que ce mot éternel, doux, frêle, aérien : Je t’aime ! qui volait de ma bouche à la sienne.

Que m’importaient mon spleen et ma tristesse ancienne, Et ma foi déclinant comme un soleil pâli, Et mes amours fanés balayés par l’oubli, Puisque je rencontrais ma chimère et mon rêve, La vierge au cœur profond que j’évoquais sans trêve Et que je pressentais déjà dès mes vingt ans Comme un oiseau pressent les douceurs du printemps !

Ô Faust ! ô Roméo ! vous les amants nocturnes Qui dans l’ombre leviez vos beaux fronts taciturnes Illuminés bientôt d’un bonheur surhumain Lorsque dans vos cheveux s’insinuait la main De vos vierges d’amour qui tressaillaient de joie ; Ô Faust ! ô Roméo ! dans le ciel qui flamboye Tous les astres jaloux semblaient fermer leurs yeux Comme pour ne pas voir vos deux couples joyeux

Que la nuit indulgente avait pris sous son aile Se murmurer tout bas la chanson éternelle Faite d’ardents baisers, de pleurs et de serments Qui vibrera toujours aux lèvres des amants ;

Ô Faust ! ô Roméo ! qu’un autre vous envie Car moi j’ai pu goûter une fois dans ma vie Ces moments de tendresse et de transports fiévreux Où l’on voudrait mourir — se sentant trop heureux !… Car un soir comme vous, devant la mer sans voiles, À l’heure où dans le ciel s’allument les étoiles, J’ai trouvé l’idéale enfant que je rêvais ; Et soudain oubliant tout mon passé mauvais J’ai souri, j’ai chanté, j’ai sanglotté, que sais-je ! En sentant que mon cœur fondait comme une neige Sous son regard d’amour plus brûlant qu’un baiser ; Et sans prévoir qu’un jour il pourrait se briser, J’ai caressé ce rêve où je l’aurais pour femme Le front couvert d’un voile aussi blanc que son âme !…