Versos French Georges Rodenbach Devant une tête de mort

French poem

Devant une tête de mort

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Ô crâne ! face morne ! ô néant, ô mystère ! Je voudrais te parler, et ne puis que me taire En contemplant l’horreur de tes os vermoulus, Épave que le temps brisa dans son reflux ! Tes yeux vides de pleurs sont comme des abîmes. Ton front n’a plus un seul de ces éclairs sublimes Que la pensée humaine y jetait autrefois ! Tu n’as plus de regard et tu n’as plus de voix Mais tu sembles pourtant me fixer et me dire, De ta bouche rongée, ouverte pour maudire, Que l’implacable mort m’aura bientôt jeté Dans ce moule où pour tous règne l’égalité !…

Mais qui donc étais-tu ? — Joyeuse fille brune Aux grands yeux noirs, chantant le soir au clair de lune ? Femme blonde, cachée à l’ombre d’un couvent ? Guerrier au teint bronzé que la mort prit vivant Sous son drapeau, linceul qu’avaient coupé les glaives ? Artiste, poursuivant un fol essaim de rêves ?… Travailleur attaché, jusqu’aux sombres lueurs Du couchant, au sol dur qu’engraissaient ses sueurs ?

Qui le sait ? le sourire ou les larmes amères Ont passé, sans laisser leurs traces éphémères Sur ce crâne blanchi !… Voit-on dans le miroir Quand la main l’a brisé ? Distingue-t-on le soir, Sur l’étang, le reflet des clartés de l’aurore ? Quand la fleur est flétrie embaume-t-elle encore ?

N’importe ! en te scrutant, crâne vide et béant, Je sais bien que la mort n’ouvre pas le néant, Et j’ai foi dans la vie éternelle et dans l’âme ; La lampe éteinte sert à me prouver la flamme !…