Versos French Georges Rodenbach Effet de neige

French poem

Effet de neige

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Oh ! j’aime le spectacle étrange De la neige au reflet si clair, Qu’on dirait les plumes qu’un ange De ses ailes, secoue en l’air.

Les sombres pavés disparaissent Sous un tapis étincelant, Et les moineaux bavards se pressent Tout fiers d’avoir un corset blanc.

Les toits aigus et les hauts faîtes N’ont plus leurs manteaux bigarrés ; Ils ont pris leurs habits des fêtes Pour qu’à l’aurore ils soient parés.

Les flèches des temples gothiques Se perdent dans le ciel profond, Pareils aux palais fantastiques Qu’en volant les nuages font.

Les longs arbres aux branches vides Sont tout poudrés et rajeunis, Ils se croient au printemps, avides De frissons d’ailes dans les nids ;

Et les plantes entrelacées Aux arabesques des balcons, Semblent de pâles fiancées Dans le voile de leurs flocons.

La lune derrière la neige Se cache avec un air frileux, Comme un cygne qui se protège Sous son duvet blanc et moelleux.

— Noir géant que la bise effleure, Au sein de l’ombre, le beffroi Frémit en faisant tinter l’heure, Comme si lui-même avait froid !

Aux vitres des salons d’orgies Les maigres orphelins, soufflant Dans leurs petites mains rougies, Viennent mendier en tremblant…

Devant ce tableau de misère J’ai de la honte et du remords ; Mais mon cœur attendri se serre Davantage en songeant aux morts,

— Cendre froide sans étincelle — Dormant dans l’enclos morne et gris, Sous un vieux saule qui chancelle, Ruine veillant leurs débris.

Hélas ! plus d’un ami que j’aime Grelotte en m’attendant là seul, Car c’est le rendez-vous suprême : La neige est le commun linceul.

Voilà pourquoi lorsqu’elle tombe Et que l’hiver souffle sur nous Je vais réchauffer chaque tombe Avec mes pleurs et mes genoux.