French poem
À mes chansons
by Hégésippe Moreau (1810–1838)
Au Val-Bénit partez, fils de ma muse ! À peine éclos, c’est là qu’il faut aller ; Parlez sans moi, vous direz pour excuse : « Il n’a pas, lui, d’ailes pour s’envoler. »
Lisant Rousseau qu’aiment tous les poëtes, Là, j’ai coulé peu de jours bien remplis ; Mais sans remords j’ai quitté mes Charmettes ; L’air en est pur, ma pervenche est un lis.
Oh ! quel bonheur de revêtir la brume Sur le coteau comme un linceul flottant, Et de chercher à l’horizon qui fume, Là-bas, là-bas, le toit qu’on aime tant ;
Et de poursuivre aux champs, aux bois, sans terme, Un papillon, un rêve, un feu follet, Sûr de trouver, de retour à la ferme, Un doux accueil, du pain blanc et du lait !
Avec le pâtre au ravin j’allais boire. M’inspirant là, pauvre et gai, j’y vécus ; Fontaine aux vers, quel conte dérisoire T’a fait nommer la fontaine aux écus ?
Je n’eus jamais ce qu’a la boulangère ; Mais quand l’amour me caressait alors, S’il étreignait une bourse légère, Il sentait battre un cœur plein de trésors.
Trésors perdus ! la semence divine Que j’étalais, vaniteux possesseur, S’est envolée, et rien n’a pris racine, Et cependant je lui disais : Ma sœur,
Un beau laurier sur votre front d’ivoire Remplacera la rose du buisson. Je le disais et mon rêve de gloire A, comme tout, fini par des chansons.
Au Val-Bénit partez, fils de ma muse ! À peine éclos, c’est là qu’il faut aller ; Partez sans moi, vous direz pour excuse : « Il n’a pas, lui, d’ailes pour s’envoler. »