French poem
Béranger (« Il dort sous des ombrages verts »)
by Hégésippe Moreau (1810–1838)
Il dort sous des ombrages verts, Quand la liberté le rappelle : Il dort, le poëte, infidèle À ces captifs qui, dans les fers, Attendaient l’aumône d’un vers, Et pas de lyres qui les plaignent, Pas un Blondel pour soulager Tous ces Cœurs-de-Lion qui saignent !… Ah Dieu ! si j’étais Béranger !
Au Luxembourg, mon vers vengeur Irait frappant de stalle en stalle, Et sa chiquenaude brutale Au front d’airain du vieux jugeur Ferait connaître la rougeur. Je saurais dégoûter, j’espère, Et Perrin-Dandin de juger, Et Petit-Jean d’être compère… Ah Dieu ! si j’étais Béranger !
Je consolerais les Amours : De la beauté j’ai vu les larmes Couler sur des gants de gendarmes, Et sa plainte tomber toujours Sur des cœurs et des barreaux sourds. Triste, en rêvant au long martyre Qu’on lui défend de partager, Lisette a perdu son sourire… Ah Dieu ! si j’étais Béranger !
L’avenir est si beau là-bas !… À des chants d’espoir tout l’engage. A-t-il remis sa montre en gage, Le poëte ? et ne sait-il pas Combien le temps a fait de pas ? Pour montrer du doigt sur la rive, Au siècle qui va naufrager, Les fleurs dont le parfum m’arrive, Ah Dieu ! si j’étais Béranger !
Lui-même a vingt fois en chantant Bravé les bêtes du prétoire ; De dormir avant la victoire, Après avoir guerroyé tant, Il a droit, sans doute, et pourtant… Il faut, viennent les représailles, Vienne un Juillet ou l’étranger, Un Tyrtée aux champs de batailles !… Ah Dieu ! si j’étais Béranger !
1835.