French poem
Surgite mortui
by Hégésippe Moreau (1810–1838)
Vous, qui mourez à tout propos Et six fois par semaine, Ça reprenez haleine : Le dimanche est jour de repos. Sortis de terre Par un mystère, Morts, buvons frais : le suicide altère ; Déjeunons encor, puis mourons… Mourons de rire, ou bien courons Nous pendre ailleurs… à des bras blancs et ronds. Surgite, pour me suivre, Mortui, qu’on s’enivre ; Le verre en main, essayons de revivre !
Bien qu’aux mansardes logés tous, L’Espérance nous reste ; Habitante céleste, De plain pied elle entre chez nous, Sous la tutelle De l’immortelle Marchons unis : Encore un jour, dit-elle ; Demain les roses fleuriront, Demain les vignes mûriront, Demain vos Christs du tombeau sortiront, Surgite, pour me suivre, Mortui, qu’on s’enivre ; Le verre en main, essayons de revivre !
Roucoulant d’amour sur un toit, Vrai cœur de tourterelle, Quand tu mourais pour elle, Ami, Claire vivait pour toi : Magicienne, Aérienne, De sa fenêtre elle lorgnait la tienne, Et par les fentes du volet, Vers ton front sous le pistolet De ses doigts blancs un baiser s’envolait. Surgite, pour me suivre, Mortui, qu’on s’enivre ; Le verre en main, essayons de revivre !
Point de blasphèmes : autant vaut Aboyer à la lune ; La Gloire et la Fortune On fait leurs nids d’aigle bien haut ; Mais en campagne Sur la montagne, Jeunes chasseurs, si le sommeil vous gagne, Qu’au voisin glacé par le vent Un camarade bon vivant Tende sa gourde et répète : En avant ! Surgite, pour me suivre, Mortui, qu’on s’enivre ; Le verre en main, essayons de revivre !
J’ai quelque droit, vous le sentez, De prêcher sur ce thème : J’en suis au quatrième De mes suicides tentés. En vain je blâme Ce siècle infâme ; En vain cent fois j’ai dit : Partez, mon âme ! Que Dieu seul la pousse dehors ; Rose y tient : je garde mon corps ; Ses jolis yeux font revenir les morts. Surgite, pour me suivre, Mortui, qu’on s’enivre ; Le verre en main, essayons de revivre !
Suicide, monstre odieux, Devant notre eau bénite Rentre aux enfers bien vite… Mais il vient et sur nous, grands dieux ! Frelon morose, Il se repose : Pour le chasser prenons le schall de Rose. Les enfants nés dans ce repas D’une rasade et d’un faux pas Vivront cent ans, et ne se tueront pas ! Surgite, pour me suivre, Mortui, qu’on s’enivre ; Le verre en main, essayons de revivre !