Versos French Henri Blaze de Bury 01 (I…)

French poem

01 (I…)

by (1813–1888)

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I

« J’ai trop régné, j’ai trop vécu ! » Et, branlant sa tête caduque, Morne, il pleurait sous sa perruque Les larmes du lion vaincu.

Benoîtement emmitouflée, Dans sa causeuse de Beauvais, Jaune, grassote, l’œil mauvais, La gorge de pudeur gonflée,

La Maintenon au grand vieillard Faisait vis-à-vis dans la chambre ; Au dehors grelottait décembre, Partout la neige et le brouillard.

Partout ce deuil expiatoire Auquel rien n’échappe ici-bas, Partout cet immense trépas De la nature et de l’histoire ;

Partout ces douloureux retours Cachés au fond de toutes choses ! Printemps d’hier, où sont tes roses ? Roi de France, où sont tes amours,

Et ces jeunes ans que tu pleures ? As-tu dans le cœur seulement L’espoir en Dieu qu’avidement Tu cherches dans ton livre d’heures ?

Salomon ! où tes Montespan Sont-elles ? où sont tes armées, Tes généraux, tes Renommées Aux ailes vastes d’un empan ?

Où sont tes traits, Phébus superbe ? Roi des rois, où sont tes dauphins ? Dieu, qui connaît l’homme et ses fins, A fauché les lis avec l’herbe.

Assez de ces nec pluribus Impar, de tout ce train qui piaffe ! Assez d’emblèmes, de paraphe, De gloriole et d’attributs !

O jours d’ivresse et de démence, Évanouis comme un parfum ! Ce grand olympe de Lebrun A disparu dans l’ombre immense…

Et de tous ces dieux qu’embrassait L’universelle idolâtrie, De cette fantasmagorie Dont le spectacle éblouissait,

De cette gloire à grand orchestre Qui remplissait le vaste parc, De ces Apollon dieux de l’arc, De ces robustes Hypermnestre,

De ces vainqueurs, de ces héros, Pour leurs amours d’apothéoses Épuisant les métamorphoses : Cygnes, béliers, aigles, taureaux ;

De ces Pan, de ces Méléagre, De ces Junon dont l’heure a fui, Voilà ce qui reste aujourd’hui : Une béguine, un vieux podagre !

Ce cacochyme à l’œil bridé, Ce nez corbin qui se déploie Comme un vieux bec d’oiseau de proie, Ce front sous sa houppe ridé,

Ce teint jaune comme la cire, Cette bouche où manquent les dents, Cette chair molle aux coins pendans : Est-ce vous ? est-ce bien vous, sire ?

Quoi ! ce spectre parcheminé, Ce squelette en sa souquenille, Ce vieillard maussade et jonquille, C’est l’Apollon enrubanné

De cette héroïde fantasque ! Le maître auguste et souverain Dont partout le marbre et l’airain Vous montrent l’armure et le casque !

Quoi ! ce fantoche, ce magot, Jouet d’un prêtre et d’une duègne, C’est le monarque du grand règne, C’est le modèle de Rigault,

Le danseur de cet intermède Qui dura cinquante ans, mordieu ! Le Jupiter à cordon bleu, L’Adonis et le Ganymède !

Le triomphateur sans pareil, Plastronné devant et derrière, Et qui, dans sa vaste carrière, A tant abusé du soleil !

II

Vers lui, Phœbus et météore, Les cœurs se tournaient éperdus ; Il conduisait à bras tendus Les fougueux coursiers de l’Aurore !

Et le char, plein de ses chansons, De ses lauriers, de ses trophées, Sur les campagnes étouffées Passait, dévorant les moissons.

A l’éclat de rire immodeste Se mêlaient parfois des sanglots ; Le dieu, lançant ses javelots, Poursuivait sa course céleste.

Et l’Élégie aux yeux en pleurs, Roulant de nuée en nuée, Allait, mollement secouée, Aimer, souffrir, mourir ailleurs.

Vanité ! le char de lumière A rencontré sur son chemin Cet autre roi du genre humain Qui porte une faux pour bannière !

Et le Temps d’un coup d’aile a tout Renversé, brisé, mis en poudre ; Mais dans la tempête et la foudre Phaéton est resté debout !

Il a survécu, triste vie Vouée aux deuils mystérieux ! Mélange sombre et curieux Des rois d’Eschyle et d’Isaïe !

Thésée, Œdipe, Agamemnon, Saül qui se relève et tremble : Tout cela se fondant ensemble Dans l’époux de la Maintenon !

Il cause avec Dieu tête à tête, Règle son compte en bon chrétien : « Voici le mien, voilà le tien, A chacun sa peine et sa fête !

« Je conviens que j’ai mal usé Souvent ; je sais que ton église Dit : « Malheur à qui scandalise ! » Et j’ai beaucoup scandalisé.

« Mais ma grandeur fut sans exemple ; Réponds : le méconnaitrais-tu ? Mais j’ai prié, j’ai combattu Pour le triomphe de ton temple !

« J’ai béni ton nom redouté, Confessé ta gloire profonde ; J’ai bâti Versailles, ce monde A l’instar de ma majesté !

« Tu me reproches La Vallière, Les grossesses de Montespan, Et mes débauches de sultan Attirent sur moi ta colère !

« Mais ces péchés dont à tes pieds J’ai tant pleuré l’ivresse infâme, Dis, Seigneur, au fond de mon âme, Ne les ai-je pas expiés ?

« Oui, que le malheur me visite : J’ai trahi ton commandement, Je fus luxurieux, gourmand, J’ai vécu comme un parasite,

« Me gorgeant de cent biens divers ; Partout le seul, partout le maître, Partout absorbé dans mon être Qui rayonnait sur l’univers.

« Mais, pour racheter tant de honte, Tant de crimes par moi commis, Seigneur, j’ai sur tes ennemis Fait peser ma main lourde et prompte !

« L’édit de Nantes retiré, L’hérésie, effroyable plaie, Disparaissant comme une ivraie, Du sol par le fer labouré ;

« Les dragonnades, les Cévennes, L’âme sauvée à travers tous, Tant d’efforts, de haine et de coups, Seigneur, sont-ce là choses vaines ? »

III

Dans son fauteuil fleurdelisé, En proie à l’angoisse suprême, Ainsi causait avec lui-même Le grand roi par l’âge brisé.

Monologue tragique et sombre ! Lutte dont vibrait tout son corps ! « Souffrez-vous, sire ? » dit alors La Maintenon sortant de l’ombre.

« Ce n’est rien, madame ! » Et soudain La duègne se reprit à lire ; Mais dans cette tête en délire, Le monologue allait son train.

Quels pensers mornes et funèbres L’assaillirent en ce moment ? Quel spectacle, quel châtiment L’épouvanta dans les ténèbres ?

Vit-il, du haut de ces sommets, Où la Mort entraîne ses hôtes, Le poids énorme de ses fautes Peser sur sa race à jamais ?

Au loin, dans la nuit sans étoile, Sous un ciel tout rayé de sang, Vit-il se dresser menaçant Un échafaud qu’un crêpe voile ?

On ne sait ; mais il se leva Pâle, terrible, atrabilaire, Et, foudroyant de sa colère Le ciel où gronde Jéhovah,

S’écria, l’œil cerclé de bistre, La voix rauque : « C’est inoui ! Après ce que j’ai fait pour lui ! » Puis retomba, calme et sinistre.