French poem
04 (La voilà, l’aimable fée…)
by Henri Blaze de Bury (1813–1888)
La voilà, l’aimable fée, Attifée Pour l’auguste séducteur ! Rien n’y manque ; la toilette Est complète, Et le coup d’œil enchanteur !
« Mon éventail, dame Marthe. Que je parte, Le carrosse est là, je croi, Et monsieur Lebel qui monte… J’aurais honte De faire attendre le roi ! »
En effet, dans une honnête Maisonnette, Louis, morne et soucieux, D’un regard que l’ennui voile Suit l’étoile Qui tremblote au fond des cieux,
Étoile si bienvenue Dans la nue, Que tous invoquent beaucoup, Et qui, voyez le mystère ! Sur la terre Plaît au berger comme au loup.
Ce soir, c’est le loup qui guette. La coquette Vient au piège qu’on lui tend. L’ogre, qui sent la chair fraîche, Se pourlèche, Et presse l’heureux instant…
Mademoiselle Denise, En marquise, Ferait trembler Pompadour. Est-elle assez triomphante, Cette infante, Dans son radieux atour !
Ces diamans, ô merveille, A l’oreille De quelqu’un sorti de rien ! Tout cet appareil qui brille Pour la fille D’un brave homme mort sans bien !
D’un vieux qui tenait boutique Sous l’attique Du château, près des degrés, Vendant pour quelques cruzades Ses pommades, Son fard et ses gants ambrés !
Il est vrai que cette fille Sans famille Est un trésor défendu, Un fruit précoce où l’aurore Seule encore De ses baisers a mordu ;
Une de ces tant exquises Gourmandises Dont le goût met en émoi, Et que le diable en personne Vous façonne Pour un déjeuner de roi.
Lebel, qui, mignonne et blanche, Un dimanche, L’accosta sur le chemin, S’est dit : « Celle-ci doit plaire !… » Grande affaire, Connaître le cœur humain !
Et depuis l’habile drôle, A son rôle Tout entier avec amour, Travaille à se rendre utile, Et la style De mieux en mieux chaque jour.
Elle, se prête au manège : Le dirai-je ? On n’a pas pour rien quinze ans. D’ailleurs comment éconduire Qui fait luire Tout cet or, tous ces présens ?
Marthe et Méphisto : l’épreuve N’est point neuve, Et toujours réussira. Le serpent et sa commère ! Point de mère ; Bien forte qui ne choira.
Un roi si chevaleresque, Un dieu presque, Dont partout est le portrait ! Grande dame, villageoise Ou bourgeoise, Ne point l’aimer, qui pourrait ?
On touche à l’heure suprême ; Le soir même, Jupiter, dans son réduit, Attend en veste légère Sa bergère, Que Mercure lui conduit.
Elle arrive et vite grimpe Vers l’olympe D’un pas furtif et jaloux. Mons Lebel, qui la conseille, A l’oreille Lui glisse trois mots bien doux :
Le programme de la fête ; Puis seulette L’enferme dans un boudoir, Sanctuaire de sultane, Très profane, Dont le mur n’est qu’un miroir.
Au plafond, à chaque place, Une glace ; Dans ces fouillis rococo, Partout le cristal qui vibre A l’œil libre Comme un indécent écho.
Ce spectacle, chose étrange, Soudain change En regrets l’émotion ; La voilà toute confuse Qui refuse De croire à l’illusion.
Elle, enfant toute novice Dans le vice, Pâlit devant ce cristal, Qui ricane et répercute De sa chute L’éclat honteux et fatal.
Cette beauté qui miroite, Nue et moite, Sous son regard interdit, L’insulte et la calomnie ; L’ironie De tous ces feux l’assourdit.
Tête éprise d’un beau rêve, Fille d’Ève, Cœur enivré seulement, Elle a son premier scrupule, Et recule Devant le scintillement.
Elle eût, dans un coin modeste, Je l’atteste, Cédé, la main sur ses yeux ; Mais se voir, nue et séduite, Reproduite Par ces murs licencieux !
« Que me veut cette éhontée Galatée, Qui, de miroir en miroir, Partout grimaçante et proche Me reproche Tant de honte où j’ai pu choir ?
« Moi, cette dévergondée ! Quelle idée ! Cette montreuse d’appas, Moi, Denise ? Ma parole, J’étais folle, Et ne me reconnais pas !
« Diamans, plumes d’autruches, Fanfreluches, Au démon cet appareil ! Qu’on me rende, fille honnête, Ma cornette, Mon aiguille et mon soleil ! »
Vintimille, La Tournelle, Filles Nesle, Dont on rêvait le destin, Et vous, la régnante idole, D’Étiole, Qu’on détrônait ce matin,
Glorieuses favorites, Vos mérites, Vos gloires, votre splendeur, Lui font horreur à cette heure, Elle pleure… Un reflet fit sa pudeur !