French poem
05 (V. L’AUTRICHIENNE (TRIANON)…)
by Henri Blaze de Bury (1813–1888)
V. L’AUTRICHIENNE (TRIANON).
Un dessin de Carmontelle, Bagatelle D’un maniéré fort exquis, Nous montre un petit bonhomme, Vêtu comme Le jeune fils d’un marquis :
Jabot où la main se noie, Bas de soie. Le roi lui dirait : cousin ! Cet Amadis svelte et mince, Ce beau prince, C’est Mozart au clavecin !
Sur la touche blanche et lisse Sa main glisse ; A côté, dans un fauteuil, Marie-Antoinette assise, Tout éprise De son jeu, le suit de l’œil.
Attentive, intéressée, Sa pensée Couve ces débuts mignons, Et se dit : « Encore un maître Qu’a vu naître Le pays où nous régnons !
« Haydn, ce vieillard allègre, Long et maigre, Avec sa canne à corbin, Gluck, l’auteur d’Iphigénie, Ce génie ! Et maintenant ce bambin !
« Grand pays, chère patrie, Que Marie Thérèse illustre à jamais, Vienne, je sens qu’en moi-même Je vous aime Comme enfant je vous aimais ! »
Tandis que vive et pimpante, Sur sa pente, La sonate va courant, La reine s’oublie et songe, Et replonge Au passé qui la reprend.
Elle se voit en famille, Jeune fille, Sous les grands lambris caducs, Insouciante, adorée, Entourée De ses frères archiducs,
Essayant quelque enfantine Sonatine Sur un clavecin pareil, Pour que sa maman auguste, Quand c’est juste, L’applaudisse en plein conseil.
Qu’elle soit à sa poupée Occupée, Qu’elle danse un menuet, Qu’elle chante, qu’elle cause, Toute chose Lui réussit à souhait !
O la burg patriarcale Sans égale, Parmi les plus beaux donjons, Où tant de ducs qu’on renomme Vivaient comme Au colombier les pigeons !
O les hôtes, les chers hôtes De ces hautes Tours construites autrefois D’un granit impénétrable, Moins durable Que l’amour des bons Viennois !
Kaunitz, en robe de chambre, Suant l’ambre, Vieillard frivole et coquet, Jouant, sans que la dépêche L’en empêche, Avec son gros perroquet.
Le cher abbé Métastase, Dont la phrase S’épanouit en jets d’eau, Professeur doux et paterne, Qu’on gouverne En écoutant son rondeau.
Haydn, tête un peu falote, Qui grelotte, Et qu’un soir à l’Opéra, L’impératrice, en sa loge, Comme un doge, De son hermine entoura !
Ainsi Marie-Antoinette, Dans sa tête, Évoque un passé plus doux. La sonate lui réplique. O musique, Ce sont bien là de tes coups !
L’illusion se prolonge, Et le songe Durait encor, quand soudain Une voix sauvage et prompte, Et qui monte De quelque coin du jardin,
Crie : « A bas l’Autrichienne ! » C’était Vienne, C’est Versailles maintenant… « Où s’égarait, insensée, Ma pensée, Se dit-elle en frissonnant !
Je suis la reine de France ! » L’espérance Brille encor dans son regard, Et, se levant, elle touche De sa bouche Le front du petit Mozart.
Mais de ses beaux yeux sans tache Se détache Une larme qui, perlant, Sur le satin de la veste Coule et reste Comme un stigmate brûlant.
Souvenir que rien n’efface ! Cette trace Se fixe là sans retour ; Le soir, quand du lit vient l’heure, L’enfant pleure Pour garder l’habit de cour
Où la reine qui le charme Mit sa larme, Plus pure qu’un diamant. Et plus tard, le lis-prodige Sur sa tige Ayant poussé fièrement,
Plus tard, quand le virtuose Blond et rose Fut Mozart, le grand Mozart, Et que le destin farouche Sur sa couche L’étendit pâle et hagard ;
Quand, brisé de lassitude Par l’étude, Les plaisirs, le vin, le jeu, Il lui fallut, plein de flamme, Rendre l’âme, Et dire à la terre adieu,
Chantant l’ultime louange, Presque un ange, Écrivant son Requiem, Déjà voyant vos cohortes Sur vos portes, Céleste Jérusalem !
Il voulait, — dernier sourire Du délire ! — Vêtir l’habit mordoré Que l’archiduchesse-reine, Dans la peine, D’une larme avait sacré !