Versos French Racan Au fleuve du Loir débordé

French poem

Au fleuve du Loir débordé

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Loir, que tes ondes fugitives Me sont agreables à voir, Lorsqu’en la prison de tes rives Tu les retiens en leur devoir, Au lieu de voir sur tes rivages, Durant ces funestes ravages, Les peuples maudire tes eaux, Quand leurs familles effrayées Cherchent de leurs maisons noyées Le débris parmy les roseaux !

Déja, dans les terres prochaines, Ton courroux, enflé de boüillons, Traînant les arbres dans les plaines, Arrache les bleds des seillons ; Déja les peuples des campagnes Cherchent leur salut aux montagnes ; Les poissons logent aux forests, Quittant leurs cavernes profondes, Et la nasselle fend les ondes Où le soc fendoit les guerets.

Mais, pour voir des chasteaux superbes, Détruits par tes débordemens, À peine laisser dans les herbes Les marques de leurs fondemens ; Pour voir les champs les plus fertiles Changez en marests inutiles, Cela ne m’offenseroit pas, Si ton impetueuse rage Ne s’opposoit point au voyage Où l’amour conduisoit mes pas.

Si quelque vain desir de gloire Te donne une jalouse ardeur D’imiter la Seine ou la Loire En leur admirable grandeur, Lorsque, lassé de ton audace, Changeant ta colere en bonace, Tu rentreras dans ton berceau, L’on t’appellera temeraire De voir qu’en ton cours ordinaire Tu n’es plus qu’un petit ruisseau.

Ô pere ingrat à mes prieres ! Pourquoy m’es-tu si rigoureux ? Autrefois les dieux des rivieres Comme moy furent amoureux. L’œil de la belle Dejanire Fait qu’encore aujourd’huy soupire Et brusle dans son froid sejour Ce pauvre fleuve, triste et morne, Oui predit avecque sa corne L’esperance de son amour.

L’on voit encore en la Sicile Celuy qu’un beau feu consumoit, À qui rien ne fut difficile Pour joüir de ce qu’il aimoit ; Et peut-estre cette inhumaine Qui donne à mon cœur tant de peine Blesse le tien des mesmes traits, Quand ses yeux, où l’amour reside, Viennent dans ton cristal liquide Prendre conseil de leurs attraits.

C’est d’où vient la jalouse envie Qui s’oppose à mes volontez : Pour joüir tout seul de Sylvie, Tu l’enfermes de tous costez. Ces beaux astres de qui les flâmes Captivent tant de belles ames Sont captifs dans une maison, Et semble qu’en tes bras humides, À l’exemple des Aloïdes, Tu tiennes les dieux en prison.

Mais toutes mes plaintes sont vaines : Le bruit de ses flots irritez, Qui vont grondant parmi les plaines, Garde mes cris d’estre écoutez. Il faut, sans plus longue demeure, Ou que je passe, ou que je meure. Puisque l’excez de mes douleurs Aucune tréve ne m’octroye, Autant vaut-il que je me noye Dans ce fleuve que dans mes pleurs.