French poem
Le Dieu noir
by Iwan Gilkin (1858–1924)
Par des chemins obscurs hantés des mauvais anges, Par des ravins sans nom, pleins de formes étranges, Par des mers sans soleil, où, sur le flot bavant Et les glaçons noyés, erre aveugle le vent, Par des rochers crevés de nocturnes abîmes. Par d’horribles forêts où de toutes les cimes Dans l’ombre informe il pleut du sang, — je suis allé Vers le pays maudit où j’étais appelé.
Là, des monts ténébreux, vacillant sous la brume, S’écroulent pesamment dans des lacs de bitume Dont les flots lents et lourds se soulèvent sans bruit. De longs vols de corbeaux font la nuit dans la nuit, Invisible chaos, tumulte d’ailes noires, Rayant l’obscurité de leurs sinistres moires ; Puis, de froides clartés, venant on ne sait d’où, Font naître un jour de deuil, pâle, malade et mou… Et le Temple géant, tout d’onyx et d’ébène, Sur ses noirs escaliers attend la foule humaine.
Là règne, au fond de l’ombre, un dieu lugubre et noir. Sur sa face féroce erre le désespoir. On l’appelle Pensée. Et, pour calmer ses fièvres, De cerveaux tout saignants l’on humecte ses lèvres, Mais le sang coule en vain sur son ventre allouvi : Le monstre aux dents de feu n’est jamais assouvi.
Hélas ! qui nous dira combien de nobles têtes Ont servi de pâture en ces horribles fêtes Et combien de chercheurs, de penseurs, de rêveurs Viendront encore nourrir ces tragiques fureurs ?
Cependant agonise au milieu d’une arène, Cloué sur une croix lumineuse et sereine, L’homme vêtu de blanc que le monde entendit S’écrier : « Bienheureux sont les pauvres d’esprit ! »
Et, de son temple noir, le dieu noir, sans l’entendre. Contemple le martyr qu’il ne veut pas comprendre.