Versos French Iwan Gilkin Mon fils

French poem

Mon fils

by (1858–1924)

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Par les lugubres nuits sans espoir, où j’écoute, Dans mon lit solitaire, âpre, stérile et froid, D’où le divin sommeil est banni par l’effroi, Mon cœur, mon cœur blessé, qui saigne goutte à goutte ;

Par les jours désolés de torture et d’amour, Où le désir cruel, brisant ses vaines roses, Enfonce dans les chairs des épines moroses Dont le noir poison brûle et glace tour à tour ;

Par les moments bénis, par les heures trop brèves Où les chagrins, laissant leur fouet pendre au côté, Accordent la furtive et chaste volupté De cueillir quelques lys au doux jardin des rêves ;

Quand les sens abreuvés d’un dégoût plus amer Que l’absinthe et le fiel, maudissent la nature ; Quand portant sa pensée ainsi qu’une blessure L’âme implore les cieux interdits à la chair ;

Quand la terre apparaît comme un charnier immonde Où la vertu pourrit à côté de la foi, Je pense à toi, le cœur en feu, je pense à toi, Ô mon fils idéal qui n’es point de ce monde !

Enfant trois fois heureux, qui ne vis qu’en mon cœur, Enfant que nul péché ne forcera de naître, Dans mon rêve ébloui, qui seul te donne l’être, Tu rayonnes d’amour, de joie et de bonheur.

Je te vois tout mignon, mêlant tes boucles blondes Aux rayons chaleureux et dorés du soleil, Dansant parmi les fleurs comme un oiseau vermeil Et ravissant les bois de chansons vagabondes.

Tu ris d’un rire clair, qui réjouit l’azur ; Tes baisers radieux s’en vont à tire d’ailes Aux quatre coins des cieux comme un vol d’hirondelles ; Tes yeux d’ange sont bleus comme un ciel toujours pur.

Puis, je te vois plus beau que les beautés célèbres, Éphèbe éblouissant de grâce et de fierté, Joyeux dans la noblesse et la sérénité Comme un jeune soleil qui se rit des ténèbres.

Beau jeune homme, mon fils, ô mon royal enfant, Vigueur divine, corps de marbre, cœur de flamme, En ton âme fleurit le plus pur de mon âme Et tu fais rayonner mon rêve triomphant.

Tu sauras accomplir ce que je n’ai pu faire. Tu ne seras qu’amour, clémence et charité. Tu prêcheras sans peur l’ordre et la vérité, N’exposant que toi-même aux coups de l’adversaire.

Ta bouche adoucira les maux les plus amers ; Ta bonté calmera le plus brûlant supplice ; Ton plaisir le plus cher sera le sacrifice ; Tu sauveras les cœurs ! tu sauveras les chairs !

Ah ! je te vois si beau, si sublime et si tendre Que je pleure d’amour en t’appelant tout bas ! Il me semble parfois que tu me tends les bras Et que du haut des cieux vers moi tu veux descendre.

Les lèvres des désirs m’environnent de feu ! Je sens frémir en moi l’avenir qui veut vivre ! Vivant, te voir vivant ! Oui, la terre m’enivre ! Et je veux te faire homme, ô toi qui n’es qu’un dieu !

Mais quoi ! pour quelques jours d’une égoïste ivresse J’oserais t’arracher au bienheureux néant Et te précipiter, sous l’azur effrayant, Dans l’horreur de ce monde et sa noire détresse ?

J’oserais engendrer avec ton corps chéri Les germes d’où naîtront tes futures souffrances, Tes larmes, tes sanglots et tes désespérances Jetant aux cieux muets leur inutile cri ?

Quoi ! je te livrerais aux douleurs de la terre ; J’incarnerais en toi les maux de l’univers ; J’offrirai aux démons ton sang pur et tes chairs Innocentes, ô ma victime involontaire,

Et je pourrais prévoir sans mourir de remord Ton pauvre cœur brisé, brûlé de mille fièvres, Tes pauvres yeux en pleurs, tes pauvres douces lèvres Saignant sous les baisers féroces de la Mort ?

Ah ! reste en la lumière exquise de mon rêve, Fils de mes rêves, pur enfant de l’Idéal ! Demeure inviolé dans ton beau ciel natal, Où, pour te saluer, ma prière s’élève !

Reste dans les clartés ! Reste dans les splendeurs ! Et qu’au plus haut des cieux un concert de louanges Rassemble autour de toi les plus aimants des anges, T’offrant leur cœur d’étoile et leurs fières candeurs !

Mon art miraculeux de poète et de mage Saura créer pour toi des prodiges divers Et t’offrir un féerique et sublime univers Où seule régnera ta merveilleuse image.

Le désir ni l’ennui n’y pourront pénétrer. Un sourire sans fin fleurira dans les roses. L’éternelle beauté des essences des choses Cherchera ta pensée et viendra s’y mirer.

Ainsi, fils de mon âme extatique et ravie, À jamais à l’abri de la réalité, Tu m’attendras au sein du rêve illimité, Ô toi que j’aime trop pour te donner la vie !