Versos French Jacques Normand 10 (Au bois, dans les routes tranquilles…)

French poem

10 (Au bois, dans les routes tranquilles…)

by (1848–1931)

Listen in the reader

Au bois, dans les routes tranquilles, Avant l’heure où, par longues files, Viennent les mondains triomphants, Les bonnes grand’mères seulettes S’en vont, minces ou rondelettes, Promener leurs petits-enfants.

La nourrice ou la gouvernante Les suit d’une marche traînante, Les bras ballants, le nez au vent, Tandis que, proprets et bien sages, En rang, comme des jeunes pages, Les petits trottent par devant.

Bientôt on avise une allée Pas trop à l’ombre, bien sablée ; On s’arrête, et l’on va chercher Dans le coupé qui stationne Les larges pliants en cretonne Sous les jambes du vieux cocher.

Et là, sans penser à grand’chose, On s’installe, on respire, on cause, — Menus sujets cent fois traités ! — Les nourrices sont écarlates… Les bonnes mamans sont béates… Et les petits font des pâtés.

Ô bonnes grand’mères chéries, Parmi ces verdures fleuries Dont s’ombragent vos blancs cheveux, Goûtez-les, ces heures suaves, Et soyez doucement esclaves Du blond tyran qui dit : « Je veux ! »

D’un regard qui vit tant de choses Caressez-les, ces bébés roses ! Contemplez bien leurs traits aimés, Pour qu’un jour, quand en viendra l’heure, Fidèle, l’image demeure En vos yeux à jamais fermés !

Oui, soyez faibles, soyez lâches ! Méprisez les maussades tâches Et les principes rigoureux… Ne songez, — faciles problèmes ! — Qu’à vous rendre heureuses vous-mêmes En rendant les autres heureux !

Jadis, jeunes femmes fêtées, Folles, rieuses, emportées Dans le tourbillon élégant, Que de fois êtes-vous venues Suivre ces mêmes avenues En quelque équipage fringant !

On vous admirait au passage, Et peut-être, sous le corsage, Votre cœur a-t-il palpité Quand un ami discret et tendre Qu’on attendait… sans trop l’attendre, Arrivait de votre côté.

Peut-être, de votre voiture, Tout heureuses de l’aventure, Descendiez-vous quelques instants, Et, sous l’ombre fraîche et complice, Écoutiez-vous ces mots qu’on glisse À l’oreille, un soir de printemps…

Ils sont passés ces temps de joie ! Mais qu’importe ? Dieu vous envoie, Pour éclairer vos derniers jours, D’autres bonheurs, d’autres tendresses… Et les enfantines caresses Valent bien les vieilles amours.

Pressant de vos lèvres fanées Ces fronts si purs où les années N’ont mis trace d’aucun émoi, Vous comblez ce désir suprême D’aimer toujours, d’aimer quand même, Que toute femme porte en soi !

Aussi, par les routes tranquilles, Avant l’heure où, par longues files, Viennent les mondains triomphants, Ô bonnes grand’mères seulettes, Allez, minces ou rondelettes, Promener vos petits-enfants !