French poem
12 (Le jour naît, la terre s’éveille…)
by Jacques Normand (1848–1931)
Le jour naît, la terre s’éveille, Le soleil rit à l’horizon. Honte à qui trop longtemps sommeille ! Père Jean quitte sa maison, Gaillard, le chapeau sur l’oreille… Et, sifflotant un vieux refrain, Il va semer, semer le grain.
Midi rayonne. Dans la plaine Le soleil chauffe les sillons… Pas un souffle, pas une haleine. Honte aux paresseux ! Travaillons Si nous voulons la grange pleine ! Père Jean, sifflant son refrain, Sème, sème, sème le grain.
La nuit tombe. Le soleil dore L’horizon paisible et profond… C’est le couchant après l’aurore. Honte, honte à ceux qui s’en vont Tant qu’on peut travailler encore ! Père Jean, sifflant son refrain, Sème, sème, sème le grain.
Enfant de l’antique Phocée, D’un trait reconnaissable et sûr Il a sa noblesse tracée Sur son profil droit, son front pur Où flotte une grave pensée… Père Jean, sifflant son refrain, Sème, sème, sème le grain.
Pendant plus de septante années Il a peiné, mais, jarnidieu ! Si ses vieilles mains sont tannées, Il sait toujours, droit comme un pieu, Abattre de rudes journées… Père Jean, sifflant son refrain, Sème, sème, sème le grain.
Là-bas, dans les villes lointaines, Un tas de faiseurs d’embarras Parlent de recettes certaines Pour vivre en se croisant les bras… Plus de soldats ! Tous capitaines ! Père Jean, sifflant son refrain, Sème, sème, sème le grain.
Loin, plus loin, dans l’Europe immense Les peuples, armés jusqu’aux dents, Atteints d’une même démence, Croisent leurs défis imprudents : « Commence, toi ! — Non, toi, commence ! » Père Jean, sifflant son refrain, Sème, sème, sème le grain.
On crie, on s’insulte, on s’exerce À tout changer, à briser tout. On démolit, on bouleverse… D’un bout du monde à l’autre bout C’est une impitoyable averse… Père Jean, sifflant son refrain, Sème, sème, sème le grain.
Il est tranquille, le bonhomme ; Il sait que les brillants discours De ces beaux messieurs qu’on renomme Ne font pas les hivers plus courts, Ni les étés moins chauds, en somme… Père Jean, sifflant son refrain, Sème, sème, sème le grain.
Il sait que sa vieille maîtresse, La Terre, hait ces vains brailleurs, Et qu’elle garde sa tendresse Aux bons gars, aux vrais travailleurs, Dont la main rude la caresse… Père Jean, sifflant son refrain, Sème, sème, sème le grain.
Qu’on s’agite, qu’on déblatère, Qu’on s’use en de piteux débats Pour renverser un ministère… Ce n’est jamais la tête en bas Que les blés sortiront de terre ! Père Jean, sifflant son refrain, Sème, sème, sème le grain.
Tant qu’il peut, avec son beau geste, Lancer le bras en éventail ; Tant qu’il se sent la jambe leste, Les poings solides au travail ; Père Jean se moque du reste… Et, sifflotant son vieux refrain, Sème, sème, sème le grain.
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