French poem
2 (L’invité, plein d’indolence…)
by Jacques Normand (1848–1931)
L’invité, plein d’indolence, Se balance Dans un fauteuil en cuir noir, Soufflant un léger nuage
Qui voyage
Jusqu’au plafond du fumoir.
Après la table brillante
Et bruyante
Où l’on a trop bien dîné, Pouvoir s’allonger à l’aise,
À l’anglaise…
Quel plaisir de raffiné !
Et puis, n’est-ce pas ? nous sommes
Tous entre hommes,
Et l’on n’est pas obligé D’éviter maint sujet leste,
Et, modeste,
De parler en abrégé.
Non, non ! Causons sans vergogne !…
Le bourgogne
Nous a réjoui l’esprit : On voit l’existence en rose,
Chacun ose
Risquer son petit récit.
Point de grave politique
Qui vous pique
Ou vous met en désaccord ; Point d’affaire délayée,
Embrouillée,
Qui bien vite vous endort ;
Mais quelque gauloiserie
Dont on rie
À ventre déboutonné ; Quelque cancan ridicule
Qui circule
Et qui meure aussitôt né ;
Une intrigue de coulisse
Qui se glisse
Dans le monde, en tapinois ; Une aventure de chasse
Qu’on « replace »
Pour la deux centième fois ;
Une anecdote… inventée,
Racontée
Avec un air important ; Bref, tout ce qui, fin ou bête,
Dans la tête
Vous a passé pour l’instant.
Et cependant, délaissées,
Espacées
Dans le salon vide et froid, Les femmes entre elles causent
Et se posent
De trois quarts, le buste droit.
Et ce sont des phrases vides,
Insipides,
Sur le vilain temps qu’il fait ;
Sur le bébé que l’on sèvre ;
Sur la fièvre
Que donnent les dents de lait ;
Des propos sur la dernière
Couturière
« Que l’on veut quitter toujours », Sur l’étoffe dont la mode
S’accommode,
Peau de cygne ou fin velours ;
Sur les visites rendues
Ou bien dues
Depuis « des temps et des temps » ; Sur les politesses faites ;
Sur les fêtes
Que prépare le printemps ;
Sur le roman que chacune,
Blonde ou brune,
A lu, lit ou bien lira ;
Sur la dernière soirée
Consacrée
À bâiller… à l’Opéra ;
Sur le baryton en vogue,
Sur la drogue
Qui guérit… pour le moment ; Sur l’ennui des domestiques,
Gens pratiques,
Qui « manquent de dévouement » ;
Sur le monde et ses usages,
Les voyages,
Les médecins, les abbés, Les spectacles, les offices,
Les nourrices,
Les couches et les bébés !
Et tout cela roule, roule,
Coule, coule,
En soupirs apitoyés ;
Pauvres, pauvres femmelettes,
Si seulettes,
Comme vous vous ennuyez !
L’heure passe, lente, lente,
Dans l’attente
Du retour du sexe laid Qui, saturé de fumée
Parfumée,
S’obscurcit le cervelet.
Enfin, voici qu’ils reviennent !…
Ils se tiennent
Debout, dans le salon clair, Traînant une odeur profane
De Havane
Dont bientôt s’imprègne l’air.
Mais chacune, très mignonne,
Leur pardonne,
Et l’on entend dans les coins — Où tout aussitôt l’on jase —
Cette phrase :
« Était-ce bien bon, au moins ? »