French poem
22 (Donc, c’est bien décidé : nous…)
by Jacques Normand (1848–1931)
Donc, c’est bien décidé : nous avons tous perdu Cette saine gaîté qui vibrait chez nos pères ; La Lisette est bien morte… et le « bras si dodu » Pourrit aux ossuaires. Nous sommes tous mauvais, malsains et gangrenés, Pris par le Pessimisme aussitôt la naissance ; Et, dès nos premiers pas, nous nous mettons le nez Dans la déliquescence. Le sol pèse à nos pieds et le ciel à nos fronts ; Nous n’avons nul désir, nul rêve, nulle envie ; De ne rien espérer nous nous désespérons : Ah ! que c’est long, la vie ! Faire le bien ?… — Pourquoi ? Nul ne vous en sait gré. Travailler ?… — À quoi bon ? C’est si peu que la gloire ! Aimer ?… — Depuis Adam, notre père abhorré, Toujours la même histoire ! Le foyer ?… les enfants ?… Malheureux, taisez-vous ! Connaissant nos douleurs, celles de nos ancêtres, Pour qu’ils pleurent comme eux et souffrent comme nous, Engendrer d’autres êtres ! Alors, quoi ? — Mon Dieu, rien ! Un repos désolé, L’attente de la mort, qui seule nous délivre Et délasse le corps trop longtemps accablé Sous le fardeau de vivre ! « Par le diable ! Messieurs, — dit maître Rabelais, Qui nous entend, perché là-haut sur un nuage, — La vie avait du bon, de mon temps ; je voulais En user davantage ! Quand je humais le piot avec quelques amis, Un matin de printemps, sous la verte tonnelle, Je trouvais le vin frais, le couvert fort bien mis, Et l’existence belle ! Plus d’une fois, sans doute, un ennui me troubla… Mais mon âme bien vite en était délivrée : Je le précipitais d’un coup au fond de la Septembrale purée ! Je vivais doucement, sans caprices mauvais, Sans rêver, moi petit, l’existence des princes, Et m’estimant heureux quand je pouvais en paix Lécher mes badigoinces ! J’aimais les prés fleuris, les oiseaux, le ciel bleu, Le soleil flamboyant ainsi qu’un nez d’ivrogne ; Et mon bois de Meudon valait bien, vive Dieu ! Votre bois de Boulogne. Croyez-moi, mes enfants : vous en demandez trop À ce monde où chacun de vous se désespère ; Vous êtes des gourmands qui voulez du sirop Toujours dans votre verre. Sans cesse analysant, fouillant, tâtant, scrutant, Quand vous avez un peu, vous rêvez davantage : Le bonheur, voyez-vous, ne réclame pas tant De tarabiscotage ! Laissez-vous vivre, allez ! sans élans hasardeux ; Ne soyez point… comment dites-vous ?… névropathes ; Et n’allez point vouloir, quand vous en avez deux, Marcher à quatre pattes ! Vous vous désespérez que l’amour, au printemps, Depuis le père Adam, n’ait épargné personne : Hé ! c’est apparemment, pour durer si longtemps, Que la manière est bonne ! Vos enfants, dites-vous, manqueront d’agrément À languir comme vous sur cette pauvre sphère ? Vos enfants !… Eh parbleu ! pensez donc seulement Au plaisir de les faire ! D’ailleurs, si l’existence est pour vous sans appas, Si vous la redoutez à ce point pour les vôtres, Si vous craignez la vie, ah ! du moins n’allez pas En dégoûter les autres ! Je vous quitte, Messieurs : j’ai trop peur d’avoir l’air D’un vieux fou ridicule et battant la campagne : Je dîne au Ciel, ce soir… et c’est Schopenhauer Qui paye le champagne ! »
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