Versos French Jacques Normand 3 (À travers notre grande ville…)

French poem

3 (À travers notre grande ville…)

by (1848–1931)

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À travers notre grande ville Les ânesses s’en vont par file De porte en porte, le matin, Trottinant, vives et proprettes, Et portant au cou des clochettes Qui rendent un son argentin.

Chaque fois que devant ma porte Elles passent, quand le vent porte Jusqu’à moi leur chant matinal, Mon front pâlit, mon cœur se serre, Et je voudrais le faire taire Ce bruit-là, car il me fait mal !

C’était à la fin de l’automne : On n’espérait plus en personne Qu’en Dieu, car ils avaient dit tous Que la fin devenait prochaine, Et que leur science était vaine, Et qu’elle allait mourir pour nous.

Elle ! mourir ! Quinze ans ! La grâce ! Et ce charme que rien n’efface ! Et ce sourire appris aux cieux ! Ce regard, frais comme une aurore ! Cette voix, que j’entends encore Quand j’écoute en fermant les yeux !

Ah ! dans son lit de jeune fille Se soulevant, faible et gentille, Chaque matin, je crois la voir Gracieuse, toujours coquette, Balancer sa petite tête En riant, devant son miroir !

Et pourtant, elle était bien triste Quelquefois, et même égoïste, Et nous grondait injustement… Chères colères envolées, Où vous en êtes-vous allées Que l’on vous retrouve un moment !

Mais aussi qu’elle était jolie ! Comme sa figure pâlie S’illuminait d’un gai rayon Brillant de trompeuses promesses, Quand on entendait les ânesses Avec leur joyeux carillon !

Elle riait, pauvre petite ! Il fallait descendre bien vite Et rapporter le lait fumant : Et puis c’étaient des cris de joie… Ces gaîtés-là, Dieu les envoie Pour nous frapper moins rudement.

Un jour vint — jour fatal et sombre Qui reste pour toujours au nombre De ces dates qu’on dit tout bas Et que jamais l’oubli n’emporte — Les ânesses devant la porte Hélas ! ne s’arrêtèrent pas.

Car cette porte était couverte D’une tenture blanche, ouverte, Laissant voir les flambeaux luisants, Le petit cercueil aux plis roides Serrant entre ses planches froides Cette espérance de quinze ans.

Depuis lors, quand dans notre ville Les ânesses s’en vont par file Égrenant leur chant matinal, Mon front pâlit, mon cœur se serre, Et je voudrais le faire taire Ce bruit-là, car il me fait mal !