French poem
29 (Hier au soir, laissant ma tête…)
by Jacques Normand (1848–1931)
Hier au soir, laissant ma tête Dormir sur ton sein doré, j’ai cherché ton cœur, Laurette, Et je n’ai rien rencontré.
Dans l’insaisissable flamme De tes yeux au reflet vert Longtemps j’ai cherché ton âme : Et je n’ai rien découvert.
Sur le livre de ta vie Que tu m’ouvris l’an passé J’ai cherché mon nom, ma mie : Le nom était effacé.
Soit donc ! Puisque je te lasse Qu’un autre occupe ton cœur ! Va ! j’abandonne la place Sans regrets à mon vainqueur
À lui toute ta personne ! À lui tes beaux bras nerveux ! Et le rayon qui frissonne Dans l’ambre de tes cheveux !
À lui ton regard d’aurore, Ton pied nu, tes flancs rosés, Tout ton corps, vibrant encore Du dernier de mes baisers !
À lui tes ardentes fièvres, Et ces mille mots charmants Qui voltigeaient sur tes lèvres Dans nos longs embrassements !
À lui ce bonheur immense Pour lequel on eût jeté, Vivant, toute une existence ! Mort, toute une éternité !
À lui toi, toi bien entière, Et ton amour étouffant Fait de fiertés de panthère Et de faiblesses d’enfant !
À lui surtout tes caprices Renouvelés chaque jour, Interminables supplices Dont tu criblais mon amour !
À lui ces coquetteries Que tu cherchais à plaisir ; Ces savantes bouderies Où s’irritait mon désir !
À lui, toi, toi, ma Laurette, Telle que je t’adorais, Telle que l’enfer t’a faite, Et telle que je te hais.
Or çà, toi qui sus complaire À ce cœur blasé de moi, Qui que tu sois, ô mon frère ! Écoute et prends garde à toi !
La partie est forte et dure : Nul n’en peut sortir vainqueur Sans une large blessure Au plus profond de son cœur.
Prêt à souffrir la souffrance Dont je me sens terrassé, De ma triste expérience Et de mon tourment passé,
Sans honte et sans peur, profite ! Et crois-moi, quand je te dis Que cette femme est maudite, Que ses baisers sont maudits ;
Que pour gagner sa tendresse — Ou plutôt n’en point mourir — Il faudra lutter sans cesse, Et, devrais-tu t’y meurtrir,
Déchirer la rude écorce De son orgueil effrayé, Et, comme je fus sans force, Être à ton tour sans pitié !
Va donc ! que l’enfer te guide ! Fais que dès le premier jour Ce cœur, que je laisse vide, S’emplisse de ton amour !
Fort de ton indifférence, Savoure, le cœur fermé, L’indicible jouissance, En n’aimant pas, d’être aimé !
Inaccessible aux ivresses Qu’elle sentira pour toi, Sois avare de caresses Comme elle le fut pour moi :
Sur sa flamme, sans rien craindre, Souffle, dans chaque baiser, Pas assez fort pour l’éteindre, Mais assez pour l’attiser !
Que je t’envie, ô mon frère ! Et comme je paîrais bien De mon existence entière Un bonheur comme le tien !
Quant à toi, chère Laurette, Pour que chacun ait son tour, À jamais je te souhaite Un intarissable amour.
Dans l’inévitable crise De désirs toujours nouveaux, Puisses-tu te sentir prise Jusqu’aux moelles de tes os !
Heurtant toujours ton envie À son âme de rocher, Puisses-tu sentir ta vie À la sienne s’attacher !
Puisses-tu bientôt connaître Quel désespoir insensé Un amour ardent fait naître Quand il n’est pas exaucé :
L’attente aux heures amères, Où notre esprit impuissant Se forge mille chimères Et fait des rêves de sang ;
Le doute à la froide étreinte, Et les soupçons empestés Que l’on écarte, par crainte D’y voir des réalités ;
L’éternelle indifférence Qui vous fait blasphémer Dieu, La foi près de l’ignorance, Et la glace auprès du feu !
Que le chagrin te dévore ! Qu’il fouille aujourd’hui ton sein Ce poignard, dont hier encore Tu faisais saigner le mien !
À toi tout cela, Laurette ! Et bientôt le jour viendra Où ma vengeance complète, Enfin, s’épanouira !
Où tu te verras forcée, Courbant ton front sans souci, En te sentant délaissée De demander grâce aussi ;
Où tu sauras ce qu’une âme, Sans se briser, peut souffrir ; Où tu redeviendras femme Pour prier et pour gémir
Où, lasse de l’existence, Seule, tous rêves partis, Au milieu du grand silence Des espoirs anéantis,
Tu devras, malgré toi-même, Tes fiertés et tes rigueurs, Et l’aimer comme je t’aime ! Et mourir comme je meurs !
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