Versos French Jacques Normand 3 (Que voulez-vous que je vous dise…)

French poem

3 (Que voulez-vous que je vous dise…)

by (1848–1931)

Listen in the reader

Que voulez-vous que je vous dise ? C’est un défaut, je le sais bien ! Je comprends qu’on s’en scandalise : Mais, sur l’honneur, je n’y peux rien.

Cela me prend sans que j’y pense, Et le plus souvent sans raison… Et je ris !… je ris !… Ça commence ! Pardon !… J’ai beau faire !… pardon !

C’est un frissonnement étrange Qui grandit malgré mes efforts : Qui me chatouille, me démange, Me glisse tout le long du corps,

M’arrive aux lèvres, les dévore, Les force à s’ouvrir malgré moi… Allons, bon ! ça me prend encore ! Ah ! c’est trop fort !… Voyons ! tais-toi !

Croyez-m’en, c’est un vrai martyre, Un grand tourment, presque un malheur ! D’abord, quand je me mets à rire, Je deviens laide à faire peur :

Je fais une horrible grimace ; Mon nez, appendice mouvant, Semble prêt, frétillant sur place, À s’envoler au moindre vent ;

Bref, j’ai honte… et dans ma colère Je voudrais, en catimini, Descendre à cinq cents pieds sous terre, Et remonter… quand j’ai fini.

Ensuite, ma mauvaise chance Fait que mon fou rire me prend Justement quand la circonstance Commande un sérieux très grand,

Et, quand tout ce qu’on vient me dire Exigerait des airs penchés… Bon ! je pars d’un éclat de rire Devant les gens effarouchés !

Une dame, hier, d’aventure, M’apprend la mort de son mari, Qu’elle exécrait — même en peinture ! — Ce que j’ai ri ! ce que j’ai ri !

L’autre matin, courbant la tête Sous le poids des déceptions, Un monsieur me dit sa défaite Aux dernières élections.

Dans sa commune tout entière Rien que deux voix — maigre régal ! — La sienne… et celle de son frère ! J’ai ri ! j’ai ri !… C’était très mal.

Enfin… — vous n’allez pas me croire Lorsque rien n’est plus vrai pourtant ! — L’autre soir… — si drôle est l’histoire Que je rougis en la contant ! —

Papa, qui se creuse la tête Cet hiver, pour me marier, Me dit de me mettre en toilette D’un petit air tout singulier.

Devant cet air énigmatique Je doutais… doutes superflus ! « Cocher, à l’Opéra-Comique ! » Dit papa : je ne doutai plus.

En effet, pendant un entr’acte, Par hasard, sans le moindre apprêt, Un jeune homme, tenue exacte, Gants blancs, habit noir, apparaît.

Par hasard on me le présente ; Par hasard on le fait asseoir ; Par hasard il me parle, et chante L’éloge du Domino Noir.

« Quelle musique enchanteresse… Délicate et fine en tout point ! — Oh ! oui, monsieur ! — Quelle jeunesse ! Un chef-d’œuvre ne vieillit point !

— Oh ! non, monsieur ! — Pour moi, j’admire Cet esprit… ce talent… ce goût… — Et moi, monsieur ! » Maudit fou rire ! Voilà qu’il me prend tout à coup !

« Mademoiselle… — Ah ! ah ! — Je pense Que néanmoins vous aimez mieux La Dame Blanche ? — Ah ! ah ! — Silence ! » Me fait papa, l’air furieux.

« C’est une œuvre bien délicate… Toujours jeune… un art inouï… » Ah ! ah ! ah ! ah ! tant pis ! j’éclate Au nez du jeune homme ébahi !

Devant cet accueil qui l’étonne Saluant, tout interloqué, Il s’en va : papa gronde, tonne… Et le mariage est manqué !

Bah ! me direz-vous, point de peine ! Une autre fois tout ira bien ! Hélas ! non ! car, j’en suis certaine, Depuis ce fâcheux entretien,

À chaque nouvelle entrevue, Aux Français comme à l’Opéra, Dès l’abord, à première vue, Mon fou rire me reprendra…

Si bien que, même assez gentille, — Du moins à ce que l’on me dit ! — Il me faudra demeurer fille Grâce à ce fou rire maudit !

À moins qu’une incroyable chance Ne m’offre un mari tout exprès Qui veuille m’épouser d’avance… Et me faire la cour après.

Bah ! pouvez-vous encor prétendre, Il est un moyen des meilleurs : C’est, quand le rire va vous prendre, De tourner votre esprit ailleurs,

Vers quelque sujet bien étrange, Bien fastidieux ou bien noir : Le ministère, — que l’on change ! — Le drame, — que chacun va voir.

Hélas ! ce moyen salutaire Pour d’autres, mais pour moi mauvais, Me produit l’effet tout contraire À celui que j’en attendais :

Car mon fou rire opiniâtre Transformant les aspects réels Me fait voir un drame… folâtre ! Et des ministres… éternels !

Non ! croyez-m’en : le mal empire Quand on s’efforce à l’arracher, Et le plus sûr moyen de rire C’est de vouloir s’en empêcher.

Le sérieux, cela se garde Autant que l’on n’y pense pas : Ainsi moi, que chacun regarde, Je reste ici sans embarras…

Je parle en toute confiance… Je ne ris pas !… mais qu’un moment Je me trouve avoir conscience De parler sérieusement…

Oui ! je rirais ! sans aucun doute… Et tenez… et tenez… voilà… Voilà que je me mets en route Rien qu’en me figurant cela…

Ah ! ah !… j’aurais voulu vous dire Pourtant… mais… efforts superflus… Ah ! ah ! ah ! ah ! je me retire… Ah ! ah ! ah ! ah ! je n’en puis plus !…

(Elle sort en éclatant de rire.)