French poem
32 (Elle serait blonde ou brune…)
by Jacques Normand (1848–1931)
Elle serait blonde ou brune Pourvu qu’en son œil vainqueur Pût se refléter chacune Des tendresses de son cœur :
Elle aurait l’âme joyeuse Comme l’aube à son réveil, Ou serait sombre et rêveuse, Préférant l’ombre au soleil,
Pourvu que triste ou bien gaie, Sans faux dehors affecté, Elle eût la tristesse vraie Et sincère la gaîté !
Ah ! cette femme inconnue Dont on rêve si souvent, Le soir, suivant quelque rue, Le nez et l’esprit au vent,
Qu’elle vienne ! brune ou blonde ! Du midi, du nord glacé ! De l’ancien, du nouveau monde ! Du présent ou du passé !
Romaine à la noble pose Loin des regards importuns, Dans le bain de marbre rose Ruisselante de parfums ;
Jeune guerrière d’Irlande, Beauté qu’Ossian chanta, Hirondelle de la lande Ou Minvane ou Malvina ;
Héroïne du vieux monde Amante d’un ancien preux, Yseult, Berthe ou Florimonde La Sarrasine aux doux yeux ;
Damoiselle au fin corsage, Lasse d’avoir trop prié, Distraite, et fermant la page Du missel armorié ;
Belle et fringante marquise, Cheveux poudrés, grands paniers, Amarinthe ou Cydalise, Dans les larges escaliers,
Ou dans le parc, à Versailles, Près d’un triton embourbé, Sur quelque banc de rocailles Sermonnant un jeune abbé ;
Espagnole de Grenade De Séville ou de Puerto, Rêveuse à la sérénade Et fringante au fandango ;
Vénitienne brunie Sous son éternel azur ; Noble fille d’Ionie, Au nez droit, au profil pur ;
Fellah, superbe et hautaine, Dans le couchant empourpré, Rapportant de la fontaine Le large vase cuivré ;
Ou peut-être — je suppose Que le plus près est le mieux — Parisienne au teint rose, Aux mains blanches, aux grands yeux,
Coquette et toute mignonne Dans son coupé brun, passant Par quelque beau soir d’automne Au grand trot de son pur-sang…
Qu’elle vienne ! qu’elle vienne ! Pourvu qu’en son cœur naïf N’ait jamais germé la graine Du doute, poison hâtif !
Pourvu qu’en donnant son être Quelque chose bas, bien bas, Ne lui dise pas : « Peut-être Un jour tu le reprendras ! »
Pourvu qu’on n’ait pas la rage De sentir qu’on n’est plus seul Dans son cœur, et qu’on partage Jusqu’aux plis de son linceul !
Pourvu qu’enfin, l’âme unie Par un lien éternel, On glisse à travers la vie Sans jamais quitter le ciel !
Mais cette femme fidèle Qui pourrait aimer toujours, Dont l’âme serait trop belle Pour s’ouvrir à deux amours ;
Cette femme tant rêvée, Faite d’espoirs, de regrets, Ici-bas l’a-t-on trouvée ? La trouvera-t-on jamais ?