Versos French Jacques Normand 43 (Hier, au bout de la jetée…)

French poem

43 (Hier, au bout de la jetée…)

by (1848–1931)

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Hier, au bout de la jetée, Devant une mer tourmentée Qu’obscurcissait déjà le soir, Je me suis assis, l’âme lasse, Sur la pierre, à la même place Où je vins si souvent m’asseoir.

Des nuages minces et pâles Déchiquetés par les rafales Dans le ciel gris semblaient courir ; Et la crête blanche des vagues S’ensanglantait des lueurs vagues D’un soleil tout près de mourir.

La nuit amenait la tempête, Et, dans la nature inquiète, Comme prise d’affolement, La cloche de la vieille église Seule, du haut de sa tour grise, Versait un tendre apaisement…

Depuis ces vingt-deux mois de guerre Où la France toujours espère Sans que rien la puisse troubler, Sous quels aspects nouveaux sans cesse, — Tantôt fureur, tantôt caresse, — Ô mer, t’ai-je pu contempler !

Tour à tour aimable ou colère ; Coquette montrant pour nous plaire Le sourire de tes flots verts, Ou bien mégère courroucée D’une formidable poussée Attaquant les rochers déserts ;

Tour à tour gaie ou désolée, Vide aujourd’hui, demain peuplée De jolis bateaux diligents, Jamais, ô mer, je ne t’ai vue Si longtemps, ni si bien connue En tes aspects toujours changeants…

Mais maintenant qu’en tes abîmes Disparurent tant de victimes Des sous-marins mystérieux, Ô mer, tu m’apparais entière Comme un immense cimetière Rempli de cadavres sans yeux.

Ils sont là, dans les eaux obscures, Parmi les restes des mâtures, Les débris glauques et hideux ; Leurs corps flottent, gonflés, livides Entourés de monstres avides Dont l’horreur s’agite autour d’eux…

Ô mer si souvent admirée, Voilà qu’ils t’ont déshonorée ! Leurs zeppelins souillaient l’azur : Mais c’était trop peu pour leur rage, Et le noir sous-marin outrage La noblesse de ton flot pur !

Ah ! quand l’Ange de la victoire Embouchant son clairon de gloire Volera parmi les splendeurs, Lasse de ces dépôts immondes Ouvre le manteau de tes ondes Ô mer ! jusqu’en tes profondeurs,

Et que les naufragés sans nombre Qui dorment dans ton gouffre sombre Montent au soleil, en héros, Et viennent, victimes muettes, Frapper de leurs mains de squelettes La face ignoble des bourreaux !