French poem
Prélude
by Jean Aicard
La bise est quelquefois maligne, L’hiver est quelquefois méchant; Laisse au dehors dormir ta vigne Et bois son vin d’où naît le chant!
Quand la plaine est molle de pluie, Le vieux paysan prisonnier Derrière la vitre s’ennuie A voir le blé vert se noyer.
Mais ceux qui vivent au village Par chambrée assemblés le soir Passent le temps en verbiage Oubliant le dehors tout noir!
Le bon calèn d’huile d’olive Luit jusqu’au fond des yeux malins; Le feu de vigne, flamme vive, Chante au bruit des verres trop pleins.
«Dis-nous, compère, un de tes contes...» Ah les bons vieux contes salés! On n’entend plus le vent qui monte Ni l’eau qui peut noyer les blés!
Un mot,--et le souci s’envole! Si le conteur y met du sien, Pendant une heure il vous console; Il vous tient là, s’il parle bien.
Il vous tient pendus à ses lèvres; Sa langue vous mène avec lui; Le dernier des gardeurs de chèvres Est par là maître de l’ennui!
Enfin si le conteur sait dire, Vous auriez beau ne pas vouloir, Quand il le veut, vous devez rire Et vous sentir gai tout un soir!
Il faut rire à l’antique histoire Qu’un de vous de son père apprit... Et je sens là toute ta gloire, Vieille puissance de l’esprit,
Parole! ô pouvoir qu’ont les hommes D’imiter tout avec un son! Toi qui fais voir ce que tu nommes, Père et mère des arts qui sont!
Sans toi, lumière créatrice, Le Réel tient caché le Beau, La Force ignore la Justice, Et l’Espoir meurt sur un tombeau!
La Raison, sans toi, reste vaine; L’art du poète qui t’accroît Du rythme qui bat dans sa veine, Se dit le plus grand à bon droit!
Et,--toi dont les chants populaires Et les vieux contes primitifs Ont le mieux gardé, sources claires, Les premiers bruits imitatifs,--
Je t’aime encore, moi qui t’aime Fille des lèvres et de l’air, D’égayer le paysan même Quand le soleil est mort,--l’hiver.