French poem
Diane
by Jean-Baptiste Rousseau (1670–1741)
A peine le soleil, au fond des antres sombres, Avoit du haut des cieux précipité les ombres, Quand la chaste Diane, à travers les forêts, Aperçut un lieu solitaire
Où le fils de Vénus et les Dieux de Cytlière Dormoient sous un ombrage frais: Surprise, elle s’arrête ; et sa prompte colère S’exhale en ce discours, qu’elle adresse tout bas A ces Dieux endormis, qui ne l’entendent pas:
Vous, par qui tant de misérables Gémissent sous d’indignes fers, Dormez, Amours inexorables,
Laissez respirer l’univers. Profitons de la nuit profonde Dont le sommeil couvre leurs yeux ; Assurons le repos au monde,
En brisant leurs traits odieux. Vous, par qui tant de misérables Gémissent sous d’indignes fers, Dormez, Amours inexorables, Laissez respirer l’univers.
A ces mots elle approche ; et ses nymphes timides, Portant sans bruit leurs pas vers ces Dieux homicides, D’une tremblante main saisissent leurs carquois;
Et bientôt du débris de leurs flèches perfides Sèment les plaines et les bois. Tous les Dieux des forêts, des fleuves, des montagnes, Viennent féliciter leurs heureuses compagnes ; Et de leurs ennemis bravant les vains efforts, Expriment ainsi leurs transports :
Quel bonheur ! quelle victoire ! Quel triomphe ! quelle gloire ! Les Amours sont désarmés.
Jeunes cœurs, rompez vos chaînes : Cessons de craindre les peines Dont nous étions alarmés.
Quel bonheur ! quelle victoire ! Quel triomphe ! quelle gloire ! Les Amours sont désarmés.
L’Amour s’éveille au bruit de ces chants d’allégrçsse ; Mais quels objets lui sont offerts ! Quel réveil ! Dieux ! quelle tristesse, Quand de ses dards brisés il voit, les champs couverts ! « Un trait me reste encor dans ce désordre extrême ; » Perfides, votre exemple instruira l’univers. » Il parle ; le trait vole, et, traversant les airs,
Va percer Diane elle-même : Juste, mais trop cruel revers, Qui signale, grand Dieu, ta vengeance suprême !
Respectons l’Amour Tandis qu’il sommeille ; Et craignons qu’un jour Ce Dieu ne s’éveille.
En vain nous romprons Tous les traits qu’il darde, Si nous ignorons Le trait qu’il nous garde.
Respectons l’Amour Tandis qu’il sommeille ; Et craignons qu’un jour Ce Dieu ne s’éveille.