Versos French Jean de La Ville de Mirmont Attitudes

French poem

Attitudes

by (1886–1914)

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Comme Tycho-Brahé qui cherchait des planètes, Nous n’élevons les yeux que vers les nuits d’été Pour garder à jamais notre âme et nos mains nettes Des vulgaires soucis de notre humanité.

Arborant le regard lointain des astrologues Qui butent aux pavés et tombent dans les puits, Nous passons, dédaigneux des abois de vos dogues, Et jaloux du secret d’un immortel ennui.

Le bouton de corail des mandarins insignes Offre peu de valeur et n’a point de vertu Auprès du fatidique et plus étrange signe Que nous portons, brodé sur nos chapeaux pointus.

Et lorsque nous dansons, au sommet des collines, Autour des feux de joie où nous brûlons nos morts, Les moins sots d’entre nous, sans comprendre, s’inclinent, Nous estimant très grands, très puissants et très forts.

Dire qu’il nous faudra vivre parmi ces gens, Toujours ! Et pas moyen de rester solitaires ! — Pourtant, ils ont leur façon d’être intelligents, Lorsqu’ils ne disent rien ou bien parlent d’affaires.

Nous étions nés, je crois, pour toute autre planète ; Mais nul ne l’a compris. Et Dieu, qu’y pouvait-il ? La terre sans amour de ces hommes honnêtes Donne fort peu de joie à notre cœur subtil.

Ô cafés, bridge à trois ! Lorsque nous serons morts, Ce sera bien plus grave et pour de bon, nous autres ! En attendant, vivons et semblons jusqu’alors Ridicules, avec nos manières d’apôtres.

Allons ! Faisons les fous, car c’est notre sagesse. Notre raison ne peut ressembler à la leur, Et notre âme, si vers leur âme elle s’abaisse, Dans leurs pauvres plaisirs ne trouve que des pleurs.

Gens de bien, vertueux et probes, Vous, les honnêtes, les prudents, Qui ne montrez jamais les dents, Gens d’honneur, d’épée ou de robe,

Gens de bourse et vous gens de loi, Hommes, enfin, qu’on dit nos frères, Gardez — nous n’en avons que faire — Vos sentiments de bon aloi.

Que nous importent vos scrupules, Et vos soucis et vos tracas ? Nous ne mettrons jamais nos pas Dans vos empreintes ridicules !

Car, aux Mèdes anciens pareils, Nous ne croyons qu’à l’impossible, Et nous avons choisi pour cible Le disque rouge du soleil !

Quand les bureaux et les usines Par le peuple sont désertés, Et que Paris semble en gésine D’une trop vaste humanité,

Alors que l’homme au rire bête Et son épouse aux airs penchés Croient égayer ce jour de fête Parce qu’ils sont endimanchés.

Mon âme, loin des foules grises. Dont le tumulte est odieux, Se recueille, avant tout éprise De la solitude des dieux.

Sur le monde fermant la porte Et tisonnant mon poêle éteint, Je rêve à des planètes mortes Comme à des paradis lointains.

En voyant leurs fronts Dégarnis au faîte, Les gens au courant Les disent poètes.

Leurs yeux, qui sont faits Pour d’autres lumières, Dans notre jour faux Clignent des paupières.

Marchant de travers Au milieu des places, Ils vont au hasard Dans la populace.

Leur âme gardant La blancheur des oies, Ils disent pardon Lorsqu’on les coudoie.

Toujours indulgents À qui les offense, On les croit déjà Tombés en enfance.

Ils portent des cœurs Plus grands que nature ; On n’a pas encor Trouvé leur pointure.

Nous ne sommes pas méchants (On peut l’avouer sans pose), Nous sommes de pauvres gens Ce n’est pas la même chose !

Sans oser prétendre à tant Que de voir la vie en rose, Nous nous estimons contents Avec si, si peu de chose !

Ni les ors, ni les argents, Ni les objets qu’on expose Aux vitrines des marchands, Ne nous disent quelque chose.

Mais qu’un verre de vin blanc Réchauffe notre chlorose Et nous allons, titubants, Insoucieux d’autre chose !

Si j’étais gabarre ou chaland Au bout d’une corde qui grince, Beau fleuve lent, Je descendrais vers tes provinces.

Si j’étais un noyé tranquille, Je m’en irais entre deux eaux. Cherchant quelque île Où m’endormir dans les roseaux.

Peuplier de la Caroline, Je répandrais d’un geste doux Mon ombre fine Sur les flots plats et sans remous.

Rayon de lune ou feuille morte, Je voudrais, léger et dansant, Que tu m’emportes Voir d’autres pays en passant.

Mais que suis-je, sinon poète (Autant dire un cœur plein d’ennuis), Ma cigarette M’éclairant seule dans la nuit ?

Je crois trouver en vous, Madame, l’étrangère Qu’il nous faut éviter selon les livres saints, Et dans vos yeux trop grands que leur cerne exagère Je n’ose présumer que de vénals desseins.

Mais depuis si longtemps parmi les foules j’erre Sans rencontrer un frère et pas même un cousin, Qu’en tout bien tout honneur je ne saurais moins faire Que de vous proposer un verre sur le zinc.

Acceptez sans façons ! Nous nous connaissons d’Ève Et d’Adam. Il suffit. Chère amante, je lève Ma coupe en bénissant le soir qui nous unit.

À défaut de l’amour et de la foi qui sauve Je vous offre ce cœur, bon compagnon d’alcôve Et complice discret dans le désert d’un lit. Vous savez que le vin des auges Peut seul flatter notre gosier. Au lieu d’aller à vos vendanges, Asseyons-nous sur nos paniers.

Vos jeux nous restent lettre morte ; Votre amour nous est un affront. Fumons la pipe au seuil des portes Et vers l’azur faisons des ronds.

Nous voulons vivre dans les marges ; Il ne faut pas nous déranger. Promenons-nous de long en large Et sifflotons des airs légers.

Avec nos grands airs de batteurs d’estrade, Nos yeux insolents et ce ton narquois, Nous sommes, au fond, des enfants malades Qui faisons les fiers sans avoir de quoi.

C’est, il faut le dire, une triste chose, Quand la vie est lourde à notre front las, Que d’user son temps à chercher la pose Pour mieux étonner les gens d’ici-bas.

D’autant que, déçus en nos attitudes Et sachant fort bien que nul ne nous croit, Nous n’arrivons plus, malgré l’habitude, À dissimuler nos cœurs mis en croix.