Versos French Jean de La Ville de Mirmont Confidences

French poem

Confidences

by (1886–1914)

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Je suis un être de sang-froid Obéissant aux convenances, Pas plus méchant que l’on ne croit Et pas meilleur que l’on ne pense.

Insouciant bien qu’obstiné, Je suis doux comme Robespierre Et je voudrais guillotiner Ceux dont la tête m’exaspère.

Car, dans ce monde, j’ai souffert, Plus que la chose n’est permise, Des gens grossiers, des mots amers, Et de l’éternelle Bêtise.

Aussi bien, je me sens à bout ! Oh ! s’en aller, le cœur allègre, Tailler des flûtes de bambou Dans les pays où sont les nègres !

Vois-tu, c’était trop beau, ma pauvre âme, vois-tu ! Pourtant, et tout d’abord, la volonté fut bonne ; Mais nous n’étions pas faits pour jouer la vertu Et nous avons laissé tomber notre couronne !

Que dirai-je de plus, ma pauvre âme ? Dirai-je Qu’on peut toujours recommencer le même effort ? Les pieds de tant de gens ont sali notre neige, Qu’il faut s’y résigner, son éclat est bien mort !

Que dirai-je de plus, pauvre âme, que dirai-je ? Eh ! jeune homme distingué, Nourrisson des belles-lettres, Ne va pas te fatiguer À chercher ta raison d’être ! C’est assez Ressasser Des bêtises dans ta tête ! Descends plutôt au bord des quais Fumer ta cigarette.

Vois, d’abord, comme il fait noir, Ce soir, Tout le long, le long des bateaux-lavoirs. Vois comme il ferait bon Sous les arches des ponts Pour un cœur vagabond Qui ne veut plus d’histoires !

La nuit d’été Sur la cité, La Seine sans bateaux-mouches, Le petit Clapotis Du courant contre les bains-douches, — Le tout sous la clarté stellaire ! — Pareil spectacle est bien fait pour te plaire.

Et puis, voici L’île Saint-Louis, La plus tranquille, La plus déserte de toutes les îles, Sans Robinson, sans Vendredi, Vaisseau manqué, jamais parti Vers les Antilles !

Fais-en le tour, fais-en le tour, Et reconnais ton âme-sœur, Car elle garde avec amour, Au fond du cœur, Le cri d’adieu des remorqueurs.

Allons, bon jeune homme, va-t’en, Pour un instant, Puisque ta journée est finie, Donner cours à tes sentiments Sous la voûte du firmament.

Demain, faudra gagner ta vie… Un peu plus tôt, un peu plus tard, Lorsque viendra mon tour, un soir, Amis, au moment du départ, En chœur agitez vos mouchoirs !

Un peu plus tard, un peu plus tôt, Puisqu’il faut en passer par là, Vous mettrez sur mon écriteau : « Encore un fou qui s’en alla ! »