French poem
Ame De Boue
by Jean Lorrain (1855–1906)
Pour Jean de Tinan.
D'automne ou de boue, plutôt de boue, car où n'a-t-elle pas roulé depuis les grandes halles vitrées où l'on vend de la femme à vingt francs, et parfois vingt-cinq louis de la chair à cent sous, Folies-Bergère et Casino de Paris, jusqu'aux coulisses à l'air vicié des grands et petits théâtres, de la loge aux aquarelles signées de noms fameux de la pensionnaire de M. Claretie au box-étouffoir de la diva de beuglant, elle a tout vu, tout hanté et tout approfondi.
La crapuleuse et superbe coureuse de garnis et de bouges que fut autrefois Messaline à tous les carrefours de Suburre, elle l'a été dans Paris moderne où son buggy est aussi connu dans les larges avenues solitaires du quartier des Gobelins que dans les ruelles empuanties de la Villette. Son masque appartient à la caricature, ce fin profil aux arêtes sèches, ces yeux vicieux de collégien qui a lu trop tôt Virgile et Théocrite, ces hanches et ce buste plat n'appartiennent pas plus à Forain qu'à Lunel; ils sont du domaine public, publics comme ses faits et gestes et ses mots à l'emporte-pièce d'une insolence ennuyée et féroce, dont s'est pendant dix ans nourrie la chronique du boulevard. Tour à tour entreteneuse et entretenue, elle a dissipé des fortunes, fondu des millions dans le creuset de son ennui, affiché des actrices, des clowns et des princesses et, comme autrefois la Pauline Borghèse dans l'atelier de Canova, elle a posé nue et au naturel dans des romans cruels de Rachilde et de Mendès.
Si ça l'amusait au moins, mais non. C'est par veulerie, par ennui que cette âme éreintée s'est perdue, cet incurable et désespérant ennui qui est la vraie plaie secrète de sa vie et qui lui a fait crier et claironner à travers le monde des vices qu'elle n'a même pas, d'élégantes anomalies qu'il fut convenu d'afficher quelque temps dans le beau monde où l'on s'amuse, vices de pose et de parade qui l'ont faite célèbre aux Acacias comme à Montmartre, sur les plages de sport et dans les villes d'eaux où on joue, et qui de scandale en scandale, de conseil judiciaire en divorce et de maison de santé en police correctionnelle, où elle faillit s'asseoir en pleine neuvième chambre, l'ont conduite où elle en est, aujourd'hui au détraquement, à la morphine, aux lésions cérébrales qui font qu'on mêle de la cruauté à l'amour et du sadisme amoureux au macabre.
Oh! le mauvais vin de l'émotion forte, celui dont la griserie atrophie la volonté et prépare les déprimés et les maniaques, malheur à qui vit des nerfs des autres bien plus que des siens propres et dont les sens ne s'éveillent qu'aux violentes commotions de cerveau.
Et elle en est là.
Après avoir glissé jusqu'au sadisme et tenté de relever la fadeur écœurante des jouissances quotidiennes par la saveur salée d'une goutte de sang, elle en est au macabre; et quand l'amie qu'elle entretient (car elle en est aujourd'hui aux amitiés platoniques) sent la bourse de ce misérable se fermer aux appels d'emprunt, que fait la douce Hippolyte pour attendrir et ramener à elle une affection d'autant plus généreuse qu'elle est plus enflammée?
Vite un mot aux pompes funèbres et une commande de billets de faire-part; et le billet annonçant la mort de l'amie moins aimée est immédiatement porté au logis d'Ame de boue qui le déplie, tressaille, enfile sa veste de loutre et court, se précipite à l'hôtel de la morte, déjà tout tendu de drap lamé d'argent, avec, devant la porte, croquemorts et corbillard.
Ame de boue, éperdue, grimpe les deux étages, force les portes, et, dans la chambre de l'aimée, transformée en chapelle ardente, trouve Hippolyte couchée dans son cercueil, en robe de soie blanche, des cierges tout autour des bouquets funèbres, gerbes de lilas blancs, couronnes de violettes et de mauves orchidées enténébrées de crêpes; tout le décor, en somme, d'une somptueuse mort.
La morte elle-même est savamment maquillée, déjà décomposée sous son blanc de théâtre par d'adroites touches de fard; les mains ont des raideurs de cadavre, et des odeurs de phénol flottent, éparses, dans la chambre; le médecin des morts vient de sortir, et l'on n'attendait plus, pour fermer la bière, que l'arrivée de madame. Alors Ame de boue s'anime, tombe à genoux, sanglote, mouille de baisers, de larmes et de sueur les joues gouachées et les mains de la morte, délaie le maquillage, chiffonne le linceul, et Hippolyte, s'éveillant doucement, s'accoude dans sa bière et sourit au retour d'Ame de boue reconquise: petite scène de théâtre, de théâtre d'outre-tombe, qui se renouvelle trois fois par mois et qui, bien que truquée et machinée d'avance, ravit Ame de boue d'une enfantine joie.
Elle sent alors son cœur.
Mercredi, 9 novembre 1892.