French poem
Énone, j’avais cru
by Jean Moréas
Énone, j’avais cru qu’en aimant ta beauté Où l’âme avec le corps trouvent leur unité, J’allais, m’affermissant et le cœur et l’esprit, Monter jusqu’à cela qui jamais ne périt, N’ayant été créé, qui n’est froidure ou feu, Qui n’est beau quelque part et laid en autre lieu ; Et me flattais encor d’une belle harmonie Que j’eusse composé’ du meilleur et du pire, Ainsi que le chanteur que chérit Polymnie, En accordant le grave avec l’aigu, retire Un son bien élevé sur les nerfs de sa lyre. Mais mon courage, hélas ! se pâmant comme mort, M’enseigna que le trait qui m’avait fait amant Ne fut pas de cet arc que courbe sans effort La Vénus qui naquit du mâle seulement, Mais que j’avais souffert cette Vénus dernière Qui a le cœur couard, né’ d’une faible mère. Et pourtant, ce mauvais garçon, chasseur habile, Qui charge son carquois de sagette subtile, Qui secoue en riant sa torche, pour un jour, Qui ne pose jamais que sur de tendres fleurs, C’est sur un teint charmant qu’il essuie les pleurs, Et c’est encore un Dieu, Énone, cet Amour. Mais, laisse, les oiseaux du printemps sont partis, Et je vois les rayons du soleil amortis. Énone, ma douleur, harmonieux visage, Superbe humilité, doux-honnête langage, Hier me remirant dans cet étang glacé Qui au bout du jardin se couvre de feuillage, Sur ma face je vis que les jours ont passé.